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10.06.2008

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Je suis un vieil homme. Aujourd’hui est un jour particulier. J’entre dans ma chambre, à la maison de retraite. Je vais vivre en communauté, celle de ceux pour qui on a trouvé une solution. C’est un grand jour. J’entre dans la catégorie sociale, en plein développement, des L.S.D.

Il faut que je me mette ça dans la tête : je suis un long séjour dépendant.

J’ai encore presque toute ma tête mais le circuit physique est en dérangement. Autrefois, je courais comme un lapin. Mais le lapin a la patte qui traîne et les quelques pas sous escorte que je fais hebdomadairement dessinent dans mes yeux des traces d’infirme. On m’a donné une chaise à roulettes ; j’irai faire des petits tours, un peu comme au manège quand j’étais enfant et que je me moquais de la mère Cécile qui traînait ses vieux os.

Mes bras ont encore du carburant mais certains jours, quand la météo musculaire annonce du mauvais temps, l’escorte girl me poussera, dans le jardin de ma nouvelle demeure communautaire.

Ma chambre est agréable. J’ai pu y mettre mes effets personnels, un meuble auquel je tiens et quelques signes extérieurs de mon passé pour ne pas avoir, paraît-il, le mal du pays.

Tout est prêt. Avec mes deux enfants, nous avions préparé mon accession aux L.S.D. Je n’y voyais pas d’objection. Bien au contraire, je la voyais comme un cadeau : les rendre libres et rassurés, me rendre libre de leur assistanat. Ainsi, je n’étais ni triste ni malheureux, même s’il m’arrivait de me rebeller face à l’inévitable. Et Jeanne étant partie là-haut, c’était la bonne solution.

11 heures 30 : je prends congés de ma fille et de mon fils. Je les rassure, ils me rassurent. On se reverra.

C’est presque l’heure du déjeuner. Il paraît que c’est pas mauvais. J’ m’en fiche un peu… jamais été un bobo de la grande cuisine. La salle à manger se remplit. Tiens, v’là l’ nouveau, disent les regards.

20ème jour de séjour. Avec Lulu, Babette et Robert, la partie de belotte s’annonce bien. Les habitués du spectacle de la télé suivent avec attention le Viager pour rendre hommage à Serrault. Il est génial, ce mec !

Ça fait trois jours que Géraldine n’a pas quitté son lit. Lulu et moi lui avons fait la causette hier. On a même réussi à la faire rire. Dans notre communauté, y’a des liens qui se créent. Mais faut pas croire que c’est l’ paradis des humains aimants. Y’en a ! Y peuvent pas se supporter ! C’est comme partout !
On a une mascotte ici. C’est Aramis le chien ; rien à voir avec ce chat amer et ricain qui vous prédit l’avenir. Le temps passe. C’est presque le début de l’automne. Les climatiseurs n’ont pas consommé beaucoup d’énergie durant la période estivale. Y’a pas eu la canicule, c’est tant mieux, ça aurait encore fait du foin. Tiens ! Ça me fait penser à la photo du centenaire que j’ai vu l’autre jour dans le journal. Il vit à l’autre bout de ma terre d’asile, là où le soleil brûle. Il a le visage buriné, il sourit. Il a la bonne tête du type tranquille qui ne demande rien à personne et se fiche royalement du lundi de Pentecôte.
Tiens ! Voilà Justine, ma préférence, la fée de mes dépendances. Quand elle me promène dans les allées du jardin, j’ai le cœur qui bat la chamade. Je l’aime. C’est un amour de L.S.D.
Et le temps passe.
La nuit tombe mais pas tout à fait, c’est pleine lune. Nicole a crié. Elle a encore fait un cauchemar, toujours le même. Elle se regarde dans un miroir mais ne voit plus rien.
365ème jour de séjour. Nicole ne fait plus de cauchemars. Aujourd’hui, un nouveau résident est arrivé. C’est un véritable boute-en-train. On a déjà sympathisé. Il s’appelle Roger. Il a un tas de choses à raconter. Un rien l’amuse. Il fait rire Justine. Je suis un peu jaloux.
Sophie fête son anniversaire. Y’a une petite fête ce soir. On boira un peu de liquide à bulles. Y’aura les bougies, une par dizaine, c’est plus pratique. On lui offrira des fleurs et une écharpe pour l’hiver. On refera le monde qu’on connaît parce que ça nous fera plaisir.
400ème jour de séjour. Je suis un vieil homme. Ce soir, on va avaler les bulles de mes 94 ans.
C’est tout de même curieux, cette histoire de L.S.D. C’qui m’ gêne c’est le mot « long » parce que le long en durée, je l’ai déjà vécu. Alors ça voudrait dire que le temps s’allonge pour la durée qui reste, qu’une heure peut s’étendre et se mesurer dans des espaces de temps qui sont propres à chacun. On m’appelle. C’est l’heure du dîner. Justine est de garde, ça tombe bien.
C’est quoi, un siècle, finalement.

Tous drois réservés - 2007 - Françoise Bachmann

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