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24.06.2008

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Je suis l’esprit ou l’âme. J’hésite à utiliser l’un ou l’autre. Si je constitue l’être vivant, humain, je n’existe plus et je ne peux pas être l’âme. Si je suis l’esprit, je suis le représentant du souffle vital, là encore le vivant. Agathe m’a lâché(e) un jour d’été, alors qu’elle se promenait le long d’une route de campagne. On a décidé pour elle. On pourrait appeler ça le destin, des éléments isolés qui se rencontrent au même moment, au même endroit.

Agathe et moi nous entendions bien ; une fusion totale entre son corps et mon impalpable, son invisible, ses sentiments, ses pensées. Elle était mon temps et mon espace, mon domicile permanent, sédentaire et pourtant nomade. Je partageais avec elle chacun de ses constituants physiques.

J’ai assisté à ses funérailles, à cette étrange fin, cette maladie de la mort qu’est la vie. Déjà, je flotte dans les airs, parmi ceux qui pleurent mon identité de chair ; je frôle le temps qui passe.

Je flotte un peu plus haut, salué(e) par mes frères de sang du spirituel. Je flotte toujours plus haut, prenant déjà conscience que je vais me promener dans l’immortalité, dans des mondes parallèles, des temps superposés. Que nous sommes nombreux, invisibles à l’œil, perçus quelquefois par certains d’entre vous. Oui, nous sommes une grande famille, des reliquats, déambulant, intouchables ; nous sommes l’esprit et l’âme à la fois, immuables dans notre irrémédiable impossibilité à contacter physiquement. Tour à tour, nous sommes les sans domiciles des bons, des guerriers, des joyeux lurons, des menteurs, des grands, des petits, des salauds, des fous, des sages, des cons, des poseurs de misères, des soldats de la peur, des curieux, des artistes, des assassins, des…, des…

Nous avons perdu nos corps. Nous sommes orphelins, enfermés dans les univers interminables, condamnés au surpeuplement du néant, à la parfaite solitude d’une multitude d’âmesprits. Nos bons ne peuvent plus être touchés par nos criminels. Nos miséreux ne hurlent plus au pain quotidien. Nos artistes ne créent plus. Nos amoureux sont inertes.

Terre poursuit son présent et son futur d’humains.

Charles se recueille sur la pierre des poussières d’Agathe, pensant avec tristesse au jour où elle a rendu l’âme. C’est l’expression usuelle, on ne rend pas l’esprit, n’est-ce pas ?

On pourrait croire, à bien y réfléchir, que j’étais en quelque sorte prisonnier du corps d’Agathe. Il n’en est rien ! En réalité, je me sens esclave de mon immortalité. Mon cosmos et mon ère illimités m’enferment dans la liberté d’être sans achèvement.

Mais la faim de retourner chez Agathe pour y faire vivre son corps est toujours présente. J’ai tenté quelques incursions dans d’autres corps. Les phénomènes de rejet ont été nombreux ; les portes étaient condamnées par les facéties du rationnel et les abus de biens matériels. Il m’est arrivé d’entrer en contact avec certaines anatomies dont j’ai pu toucher les âmesprits. Ceci a causé quelques périls en la demeure, des émerveillements, des chocs ante-mortem, des révélations grandioses d’un ailleurs ressenti. Ces retours dans mon passé sont de courte durée, toujours suivis de nouvelles voltiges générées par des oscillations dont j’ignore l’origine.

J’aspire à être un corps mortel vivant chaque instant avec une intensité telle que mon âme et mon esprit, le jour de mon trépas, seraient libérés de toute substance, mettant fin à l’éternel.

 

Tous droits réservés - 2007 - Françoise Bachmann

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