30.06.2008
33
Albert, c’est moi. Les autres m’appellent Al, c’est plus court et peut-être que ça sonne mieux.
J’ai un petit calepin dans lequel j’écris ce que je sais ou ne sais pas. Là, je suis chez moi, dans la petite maison de mes parents. Ma chambre est ronde pour pas que je tourne en coins, il paraît que c’est meilleur pour contourner mes paniques.
J’ai pris mon crayon de papier et j’ai inscrit 33 sur la page de demain, page 902. Je suis assis comme un lotus fermé, ça m’arrive très souvent. Le docteur AU dit que ça permet de rester dans mon monde à moi. Dommage que je ne puisse pas lui dire ce que je sais. Je n’arrive pas encore à m’ajuster à ses ondes.
J’entends parler mes parents. Ils doivent être assis au salon, Papa dans son fauteuil en cuir qui a pris ses formes, Maman sur le côté droit du canapé. Je suis toujours assis au milieu et elle a toujours été assise à ma droite.
Demain, pour mes 33 ans, il y aura Louise, la mère de ma mère, l’oncle Jean, la tante Michèle et leurs deux enfants, Augustin et Emilie. Maman portera sa robe blanche à pois noirs, choisie, il y a quelques jours, dans l’un de ces endroits où elle ne m’emmène plus parce que je m’affole.
Elle déposera le rose sur ses lèvres, habillera ses cils de noirs et composera au mieux l’itinéraire de la journée. Lorsque Papa aura fait glisser le sucre, un seul sucre, dans son café, il fumera son petit cigare, étendra ses jambes, regardera s’éloigner les volutes odorantes du destin et enverra quelques sourires aux invités.
Louise me dira quelques mots, toujours les mêmes. Elle ne veut pas me voir tel que je suis, elle se met du brouillard dans les yeux. Elle pense que je vis dans une boîte hermétique, c’est pire que d’être l’idiot du village.
Mes parents doivent être bien courageux, à faire leur vie avec Al, une anomalie biologique, à l’aimer comme ils le font. Ils supportent mes balancements quotidiens, mes retranchements, mes silences et mes cris. M’aimeraient-ils autant si nos liens n’étaient pas de filiation ?
Depuis que je suis petit, le docteur AU leur dit que je fais des progrès (lui aussi en fait). Il se souvient de notre premier rendez-vous. C’est mon ours en peluche qui l’a alerté le jour où il a fait les premiers tests. Je l’aimais bien, mon ours Baba, mais faire semblant de lui donner à manger alors qu’il n’est pas là pour se nourrir, j’ai pas réussi. Je ne voulais pas faire ça et du coup, mon quotient imagination est tombé à zéro.
Je vais d’arrière en avant, d’avant en arrière, m’installer dans mon espace, je malaxe mes doigts et tout me semble si dangereux que je veux être à la fois invisible et aveugle.
Je ne suis pas comme presque tout le monde. En semaine, du lundi au jeudi, je suis au Jardin bleu, la maison spécialisée en troubles de la communication et de la socialisation. Tous les vendredis, je suis avec maman ; pour éviter mes crises, elle prend soin de respecter mes habitudes. Elle fait, de temps en temps, sur conseils, quelques entorses au suivi scrupuleux de mes activités. Elle tente de me rapprocher de la normalité et de me faire rejoindre, avec les limites qu’impose mon cas, les évidences de la vie communautaire, des activités de groupes et des loisirs qui pourraient m’apporter la joie de vivre.
Je n’aime pas toutes ces perturbations. Je me sens bien dans mon ordre à moi : mes livres rangés sur l’étagère, de droite à gauche selon mon alphabet, mes quatre stylos, bleu, noir, rouge et vert, formant toujours la même image, ma tasse à café posée à l’endroit qui me rassure, mon aide-mémoire couché dans le deuxième tiroir, à côté de ma petite balle anti-tension et les mots, que je répète en écho, de ceux qui parlent bien mieux que moi.
Au Jardin bleu, des personnes, fort agréables, m’apprennent à diminuer le haut degré d’indifférence que traduisent mes comportements. Madame TISTE me suit depuis bon nombre d’années, occupée, avec foi et volonté, à modifier mon cérémonial de vie. J’ai bien essayé de lui envoyer des messages pour lui dire que j’aimerais m’adapter aux circonstances de cette vie qui me domine et que je ne parviens pas à maîtriser. Je souffre de mon regard vers ces extérieurs qui me tendent les mains.
Mais chaque pas est une solitude et me demande un effort. Je suis installé dans des dépendances, celle qui me relie à ceux dont j’ai besoin et celle qui fait de moi l’anomalie biologique. Elles s’appellent à l’aide, se voudraient amies mais il manque à leurs langages, les codes qui pourraient traduire ce qu’elles ignorent.
J’ai noté, à la page 881, ma rencontre avec Sophie. Avec d’autres bénévoles, elle avait passé une journée au Jardin bleu, avec nous, pour nous divertir en musique. J’aimais beaucoup la montre de Sophie, qu’elle portait à son poignet gauche ; le bracelet était blanc, le cadran était rectangulaire et la petite aiguille chantait les 60 secondes de chaque minute.
J’ai suivi Sophie et sa montre. Je ne voulais pas qu’elles s’en aillent et je n’ai rien trouvé de mieux que de griffer le bras de Sophie. Pour me remercier de communiquer avec elle, son regard croisa le mien et avant de partir, elle déposa sur mon front une bise, éclatant la frontière entre le pathologique et le normal.
J’ouvre à nouveau mon calepin et j’écris, page 906. Personne ne peut me lire et c’est là aussi l’anomalie. Comment répondre aux autres s’ils ne peuvent pas pénétrer ma vie ?
J’ai fait une rencontre étrange et surnaturelle. Stef a réussi à me déchiffrer. Ce qui est bien, avec lui, c’est que je n’ai pas besoin de me rendre invisible. Peut-être n’existe-t-il que dans mes espérances, dans mes appels à l’acquittement des différences.
Nous ne sommes pas tous sur la même rive, me dit Stef, et les niveaux de l’eau qui les sépare sont à l’image de ceux qui peuvent passer à gué, de ceux qui refusent l’autre rive, de ceux qui s’inventent un Rubicon et de ce que nous ne saisissons pas.
Je m’appelle Albert, je suis sur l’autre rive, inadapté à votre communication, à votre imagination ; cela ne fait pas de moi un indifférent.
Si ce que vous appelez sentiment ressemble à des fleurs semées dans un cœur, qui germent et s’ouvrent à l’intérieur, alors il y a plein de printemps chez moi.
Françoise Bachmann - 2008 - Tous droits réservés
21:58 Publié dans Le journal de Stef | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : langage, anomalie, compréhension, sentiment
29.06.2008
La force du destin
Constance du sens dramatique,
Confrontation entre l'homme et le destin,
Combat inégal entre noblesse humaine et forces hostiles.
Giuseppe VERDI (1813-1901)
Et deux interprétations...
21:36 Publié dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
26.06.2008
34
On m’appelle AMOUR. Cinq lettres pour donner à un mot sa définition, ses dimensions, son champ de reconnaissance et son chant de vie. J’ai le privilège d’être utilisé à une fréquence très soutenue, alors que certains mots frères, mots sœurs et autres appellations sont en difficulté ou victimes de l’ignorance. Picaresque, un sizain, une zourna… Quand on me fait verbe, je suis du groupe premier. A tous les temps j’appartiens. Je n’échappe en rien à l’impératif. A l’hier fané, il m’arrive de suivre le mode mineur. Le futur m’accorde assez souvent le toujours. Quand je suis en tension négative ou déjà pansé dans l’après, je me retrouve balancé entre ne, plus et jamais.
On me compose au passé, me voilà accompli et achevé. Les oscillations aléatoires, les destins croisés, les aventures et les passions font de moi l’imparfait ou me donnent le plus-que-parfait. Que je sois simple ou antérieur, vous aimâtes, ils eurent aimé, elle aimera, nous aurons aimé.
Dans ma longue vie tumultueuse, ardente, renouvelée, à découvert ou à visage masqué, l’heure subjonctive affirme ma volonté, crée le désir. Mais dans cet espace de durée, je peux être aussi obligation. A me fondre dans l’émotion, je suis tenu au possible et à l’impossible pour finir dans l’incertitude. Mais je suis et reste présent après quelques haltes en infinitif, comme en attente de me réaliser ou non à l’indicatif.
D’autres voix m’appellent à participer et je me surprends à m’incliner en aimant ou en aimé, simple accompagnateur du nom qui me choisit.
Appelé dans d’autres lieux conjugués, je suis soumis à condition, tour à tour quasi virtuel ou irréel dans l’actuel comme dans l’accompli. On me colle un si en guise d’a priori. Il m’arrive d’être apaisé par la probable certitude qui se délecte à jouer entre parole d’évangile et chimère. Mon rôle éventuel me colore en peinture affable. En accord avec les temps, mon passé directeur m’astreint à prendre la place du futur dans l’accompli.
Dans certaines circonstances, je double mon sens, quelle chance d’être à la fois verbe et adverbe en aimant.
De nom, je suis commun, bien qu’il m’ait été donné de voir, en fonction de l’importance que l’on m’accorde, mon minuscule a se dessiner en majuscule. Suis-je alors propre en mon nom, décoré de la médaille respectée ?
Je baigne dans l’eau féminine quand je passe au genre pluriel mais le masculin me prête au singulier. Ne puis-je être neutre à l’origine puisqu’à chaque naissance, ma mélodie est reprise en variations inépuisables ?
Par qui n’ai-je pas été goûté, tout au moins une fois ? A quelle haine n’ai-je pas tenu tête, ne serait-ce que pour me prouver que j’ai foi en moi ?
Je vous aimais, vous m’avez enfermé, votre inconscience était ma conscience. Mes mots se mettaient à genoux, vous priant de ne pas me détruire. Vous m’avez rendu coupable de délits que je n’ai pas commis, me condamnant à la peine de vie.
J’aimerais fuir mes origines mais votre histoire me remet en scène. Vous m’avez fait tant de fêtes et cérémonies à travers vos vies, vos œuvres. Je nais, j’inspire, j’attire, je suis unique à chaque fois, je me libère, je voyage, je souffre et meurs.
On me désire, on me tolère, on me passionne, on me trompe, on me blasphème, on me pleure, on me hait, on me saigne, on me brise.
Emportés, brûlés vos fleurs, vos ors, vos dons, vos demandes de pardon, vos ires, vos cris, vos prisons… Je vous envoie valser au nord, au sud, à l’est, à l’ouest. Allez aux diables, aux dieux, aux néants. Cessez de me plaire pour me faire taire. Je me perds, me terre et souffre à jeter les vers brisés. La douleur m’affole et me corrompt. Je construis mon désaveu, je superpose mes métamorphoses, feu follet, matière aride, particule désarticulée. Je gangrène Tristan, Pelléas, Iseut et Mélisande, noyés à présent dans le désamour.
On m’appelle AMOUR, cinq lettres épuisées frôlent la disparition et marchent en terre inconnue. Refusant toute convoitise, apprivoisant la solitude faussement salutaire, je vole sans but.
On m’appelle AMOUR, j’aimerais ressusciter, à mille cinq cent mètres au-dessus du sol, dans un ciel sans nuages, visible à plus de dix kilomètres, en attente du phénomène significatif.
Tous droits réservés - 2008 - Françoise Bachmann
13:52 Publié dans Le journal de Stef | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : amour
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Nous sommes heureux. Nous, c’est elle, Bia, et moi, Uché, moi et lui, c’est pareil. Nous existons ensemble depuis l’enfance. Nous sommes tels le coucher et le lever du soleil, l’un naît de l’autre. Souvent, nous attendons l’aube. Quelquefois, c’est elle qui nous éveille en lueurs. Nous sommes des gens de la brousse et des buissons, portés par le grand désert du Kalahari. La nature nous fait de beaux cadeaux. Ici, le ciel ne pleure pas souvent. Mais nous le suivons lorsqu’il nous donne de l’eau. Nous accompagnons ses voyages qui nous guident vers les fruits, les racines et le gibier. Mon nouvel arc est encore plus léger, mes flèches sont rapides comme l’éclair. Je choisis longtemps les meilleurs os. Bia a fait sa cueillette. Elle a trouvé une très belle pastèque et quelques melons. C’est plein de larmes sucrées. Il y a trois nuits, alors que la lune était ronde, Bia a construit notre nouvel abri avec de beaux branchages. Nous partons en balade à chaque fois que nos réserves sont épuisées.
Quelquefois, nous restons avec notre groupe de Bochimans pour faire la fête et pour partager les offrandes de notre terre. Il nous arrive de parler de ces gens que nous croisons de temps en temps. Ce ne sont pas des habitants de notre désert. On dirait que leurs yeux ne regardent pas aux mêmes endroits que les nôtres. Ils sont plus grands que nous, sont cachés par un tas de tissus, même quand le vent rouge du désert passe dans l’air. La musique qui sort de leur bouche n’est pas pareille à nos claquements de langues. Parfois, l’un des nôtres leur parle parce qu’il sait parler comme eux.
Tiens, voilà Bia. Elle a cherché de belles écailles d’œufs d’autruche. Elle en fera un beau collier qui prendra les couleurs des nuits éclairées, quand nous appelons la lune pour prier de réussir ma chasse. J’espère bien trouver une belle antilope.
Je vais prendre un peu de tabac, c’est bon et ça adoucit ma soif et ma faim. Le melon attendra un peu. J’irai bien me reposer à la couleur fraîche d’un aloès mais je dois d’abord préparer le poison de mes flèches, j’ai mis de côté les plantes envoûtantes.
Bia a beaucoup marché aujourd’hui, elle a ramassé les bûches pour le feu du soir et a trouvé quelques racines. Là, elle fabrique une nouvelle poudre. Elle les réussit toujours et mon nez content ferme mes yeux dans le silence de la nuit.
Nous n’avons pas d’enfants. Ici, il n’y a pas beaucoup d’enfants mais ils sont tous gâtés avec le soleil et les étoiles qui guident nos traversées.
Bia et Uché ont grandi avec Tipa. Nous l’avons rencontré à côté de la grotte, celle où il y avait de belles peintures d’animaux et d’acacias. Bia avait ôté ses sandales de cuir pour frotter ses pieds aux petites touffes d’herbe fine. Uché voulait être très fort et très beau et s’amusait à fabriquer un petit bol en bois pour Bia. Il était là, tout près, un petit lion perdu dans le désert. Il avait l’air fatigué. Nous l’avons caressé tout doucement. Bia a chanté pour lui et lui a donné les baies sèches et les feuilles de sa cueillette. Il a mangé un peu, ses yeux étaient tristes et perdus. Depuis ce jour, Tipa ne nous quitte plus. Il ne veut pas chasser, je crois qu’il est paresseux. C’est un grand joueur mais parfois il faut le laisser tranquille, quand ses regards lancent du feu. Il vit le temps avec nous, il adore manger la pastèque et marche souvent avec Bia quand elle part chercher les plantes et les branchages. Il aime se coucher à côté de moi quand je fabrique les vêtements de peau.
La nuit arrive, le soleil couché a éteint les couleurs du sable et réveille les dessins d’étoiles. L’un des nôtres est malade, nous dansons la guérison et jetons le mal dans les airs. Nos femmes chantent et leurs musiques apaisent les cris des hyènes, donnent l’écho aux oiseaux et font taire le clac des serpents.
Nous sommes heureux. Le jour se lève. Bia a trouvé un petit caillou brillant. Elle aimerait le lancer dans les eaux de l’Orange mais elles sont bien loin. Bia a vu cette nuit les fantômes de nos mondes mais ils ne nous font aucun mal. Un jour, notre dernière nuit nous embrassera et nos âmes iront se perdre en fusion, là où le paradis promet l’abondance. Uché sourit et parle à nous, à elle et moi :
Prends ma figure et donne-moi la tienne !
Prends ma figure, ma figure malheureuse
Donne-moi ta figure,
Avec laquelle tu reviens
Quand tu meurs
Quand tu disparais de ma vue
Tu te couches et reviens.
Laisse-moi te ressembler, parce que tu es pleine de joie
Tu reviens chaque fois plus vivante
Après que tu aies disparu de ma vue
Ne nous as-tu pas promis jadis
Que nous aussi nous reviendrons
Et serons à nouveau heureux après la mort ?
Tous droits réservés - 2008 - Françoise Bachmann
13:46 Publié dans Le journal de Stef | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
36
Bonjour, c’est Stef. Ces quelques rencontres sont fabuleuses. Vous vivre et vous comprendre. J’avance avec vous et je découvre vos différences, alors que vous êtes tous entrés dans le monde de la même manière. Enigmatique histoire que la vôtre.
J’aimerais évoquer un point dont je vous avais parlé à ma naissance : les Droits de l’Homme.
Vous avez des droits et des devoirs, n’est-ce pas ? Ça me fait penser à la fois au goût sucré du miel et à l’acidité du vinaigre. J’ai voulu en savoir davantage, me faisant à la fois l’avocat du diable et le candide, histoire de voir où ça me mène.
Les droits humains… ceci veut dire qu’ils sont inhérents à chaque personne, spontanément acceptés par chacun d’entre vous. Non ! Je fais fausse route puisqu’il a fallu les élaborer, dans la chronologie historique, après une pléthore d’esquisses, de préludes et de versions.
Je m’égare, la perfection originelle nargue ma naïveté. Elle frappe à ma porte à coups d’équilibre du monde, d’ordre… en forme de désordre…, de paix, de justice, de vérité. Appel divin, appel humain, dimension mythique, dimension terrestre. La porte se brise, la pesée de l’âme accuse le chaos, aspirée par les sables mouvants et tirée par la plume, aérien signe de vie, balancier providentiel.
Les tragédies et les inégalités humaines sont séculaires et se répètent comme pour immortaliser les libres et égaux en droits. Elles nous apprennent que la nature humaine n’est pas constituée, par essence, d’êtres libres et égaux en droits.
Ce que je ressens à travers votre histoire est extrême. Le temps que je partage avec vous me conduit à vivre des sentiments. Je les reçois avec une telle intensité que je suis quelquefois en effervescence, tel un enfant qui s’extasie devant chaque nouvelle découverte. D’autres fois, j’en viens à vouloir les expulser parce que leur force m’entraîne dans des sensations à plaies. Ce sont là des douleurs que finalement vous incitez à provoquer en moi, puisque vos mémoires m’envahissent de manière infaillible. J’ai appris à vivre vos souffrances physiques qui semblent être reliées, inéluctables, au bien-être. Se pourrait-il que l’humanité soit crée dans l’indissociable duo douleur, bien-être, exposition testamentaire de la vie et de la mort, inséparables régénérateurs de la race humaine ?
Tout porte à le croire.
Parmi ces nourritures qui font de vous la vie, j’ai voulu aussi rester plongé dans la volupté. C’est un domaine immense dans lequel je me complais, avec une dose de désinvolture, un soupçon d’égoïsme, n’osant en demander davantage. J’aime y retourner souvent, ces plaisirs sont, pour partie, simples à vivre. J’y ai puisé des moments qui me sont propres, me trouvant finalement dans mon identité du bonheur. Je choisis et vis. J’ai eu l’occasion de me trouver en face de l’immensité aquatique qui comble mes yeux ne se lassant pas de regarder les multiples couleurs de ses flots. Qu’elle soit calme ou déchaînée, l’eau joue ses cadences, que rien ne peut arrêter. Je ne puis manquer le sostenuto, les remous sans fin se faufilant jusqu’au rivage, en ad libitum majestueux.
Je me suis émerveillé à la vue d’un champ de fleurs posées par les lois de la nature, sans effraction humaine. En prendre une poignée pour les faire mourir dans un bocal à eau étouffante comblerait ma vision du beau, pour le petit temps d’un stationnement précaire, sur une étagère. Mais mes souvenirs seront plus marquants et plus durables au champ, plaisir renouvelé de la mémoire.
J’ai écouté d’innombrables musiques de tous pays, des battements sur les peaux tendues sonnant la vie tribale, des symphonies qui rassemblent ceux qui jouent et ceux qui écoutent, toutes ces cordes qui chantent l’harmonie, du gospel, de la soul, du R’n’B dévoilant leurs voix, des dissonances faisant frôler les notes si proches que leur mariage en devient agréable à l’oreille, des blues à vous faire respirer leurs chaleurs, des rythmes diaboliques, des pizzicati délicats, des coups de timbales à cœur ouvert, des froissements, des guitares à l’électrique éclectique, des silences atypiques, des traits d’union, des points d’orgue.
J’ai vu des gens rire, sourire, se parler avec simplicité, se serrer les coudes, être curieux, être sereins. J’ai vu tous ces enfants jouer, s’amuser, encore insouciants. J’ai croisé des regards, des messages, des idées, des passagers de la nuit, des sauvages inoffensifs.
J’ai vu des regards terrorisés, des chairs ensanglantées, des hymnes à la pauvreté. J’ai écouté les mots tentants d’abus déguisés, des cantiques nationaux. J’ai marché à côté des lambeaux de la liberté. J’ai visité les cellules des tortures et des cruautés.
J’ai vu…
Les images défilent. Certains se défilent, d’autres jubilent. Courages, bénédictions, farandoles, barbaries, piétinements, danses des écus du pouvoir, vous partagez la même terre. Je m’égare dans vos mémoires, je creuse l’écart, je dois dormir pour croire. Tout individu, Tous les êtres humains, Chacun, Toute personne.
Articles de l’espoir, ne baissez pas les bras de ceux qui vous créent. De 1 à 30, de 30 à 1, on dit de vous que vous êtes universels.
J’ai croisé, hier soir, un poète exceptionnel, en Art avec lui-même, qui m’a fait lire ceci :
La perfection des choses consiste en ce que chacun de nous soit un monde parfait : car dès lors, si tous sont en moi, et si je suis en tous, si je renferme leur être à tous, et si tous et chacun d'eux renferment mes êtres à moi, toute cette machine de l'univers s'embrassera et s'enchaînera, la multitude de ses éléments divers sera réduite à l'unité, et sans être mêlés ils se mêleront, et resteront multiples sans l'être ; enfin, tandis que s'étendront et, pour ainsi dire, s'étaleront aux regards la variété et la diversité, l'unité triomphera, sera reine et s'installera sur le tout (Luis De Leon).
Comment me diriger sur vos terres de l’image, du son, de la voix ? Comment vivre avec vos couleurs, vos sexes, vos langues, vos religions, vos opinions politiques et toute autre opinion, vos origines nationales, sociales, vos rangs de fortunes et de pauvretés, vos naissances, vos lieux, vos positions ? Je vous entends parler d’enfer et de paradis que vous proclamez, dans une partie de vos croyances, telle une possibilité postérieure à la vie et à la mort, ces deux composants que vous séparez par le jour de l’arrêt brutal, comme si la mort était en dehors de toute vie. Pourtant, une partie de vos actions, dont je ne saurais mesurer ni les fréquences ni l’intensité et les dégâts, sont à la hauteur de l’enfer et du paradis.
Le don de la raison et de la conscience n’est pas inné, semble-t-il. L’apprentissage est long, délicat, bien plus difficile à maîtriser qu’une langue maternelle. Votre terre va finir par s’essouffler ou par vous détruire. Il y a de l’enfer et du paradis et entre les deux cette infinie grandeur composée de chaque millimètre d’humain. Vous êtes si petits lorsque vous êtes seuls, séparés par les nœuds que vous fabriquez sur le fil.
Il en est ainsi, il en sera ainsi, des pas en avant, des pas en arrière, des tortures, des traitements inhumains et dégradants, des faiseurs d’égalités, des libertés, des droits, des lois et des infractions, des coupables et des innocents, des détenus et des exilés, des jugements et des folies.
Que de postérités à partager…
Le vent se lève et souffle à sa guise, libre de toujours choisir sa direction. L’orage gronde à travers les temps immémoriaux en attente du ciel bleu de l’apaisement. Les pèlerins de tous les coins de votre monde marchent vers le centre de la terre, guidés par la raison inaliénable. Les pèlerins marchent sans répit, à travers les siècles, foulant de leur volonté inlassable les tyrans, le chaos, le désordre social et l’injustice. Leur soif de paix est immuable. Leur foi est indestructible. Ils déposent là, sur la place publique de la planète bleue, à l’endroit précis où le cœur à corps de chaque individu aura dansé d’amour au moins une fois.
Ils déposent là les dix commandements, Antigone et Sophocle, le cylindre de Cyrus, la Magna Carta, la bulle Veritas ipsa, la bulle Sublimus Deus, la Charte du Manden, la déclaration des Droits de l’Homme de l’État de Virginie, la déclaration d’Indépendance des États-Unis, la déclaration française des Droits de l’Homme et du citoyen, la déclaration universelle des Droits de l’Homme.
Les foules sans fins avancent dans le crépuscule des Humains. Les chants incantatoires s’élèvent à Byzance, à Athènes, à Délos. Les cris transeuropéens, transatlantiques, arabes, répondent aux échos de la colonisation des Amériques, aux negro spirituals, à toutes les failles de l’équilibre instable entre existence de l’individu et « volonté » collective.
Les cieux se déchirent, les océans se soulèvent, les cratères endormis crachent leurs feux et leurs coulées de laves. La terre est en colère, tous les éléments naturels déploient leur force à nulle pareille.
Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits…
La peur gagne du terrain. Les plus endurcis se raccrochent à l’article premier, tendant les mains, jurant la fraternité, allant jusqu’à se mettre à genoux pour supplier la nature insoumise. L’invasion avance, laissant l’espèce humaine dans sa clairvoyance, crachant sur le bien et le mal. La terre s’embrase. Les Dieux sont muets, lassés d’équilibres, de chaos. Les Dieux sont dénudés de leurs tuniques anthropomorphes et abdiquent. Adieu la dimension divine, adieu la dimension terrestre.
Dans les ténèbres du jour, le peuple pleure sa condition, uni par une même fin. Dans le souffle chaud d’un vent apaisé, la plume de Maât s’éloigne, élégante d’insouciance.
Je me réveille. Voilà ce que vous appelez le rêve et le cauchemar. Me voici pris au piège de vos mémoires. Je bous de colère, la haine monte en moi. La rébellion fait voler en éclats le candide que j’ai voulu être. Je souffre à être VOUS, je renie l’obligation de surveiller sans relâche l’équilibre incertain. Je veux partir, loin d’ici, être seul, je veux être à nouveau libre, cesser de comprendre et d’espérer. J’ai barré tous les pluriels de race humaine.
J’entends une voix, c’est elle, c’est la première fois qu’elle intervient. Elle me dit que j’ai sans doute pris au passage une mémoire de l’impatience, une rose baisse-les-bras. Elle me conseille de ne pas me laisser aller, si tôt, de ne pas oublier la sérénité et l’amour. J’ai encore du chemin à parcourir. Elle m’emmène dans le désert, me montre l’horizon vertical, le fractal. Elle m’offre le sable, y dessine un cadre et me demande de le creuser. J’y mets toute mon ardeur. Mais les grains mouvants voilent les contours éphémères. Le sirocco s’étale en maître, expire les dernières esquisses du tableau toujours inachevé. Les dunes s’enivrent. Une oasis donne l’équilibre.
Black Elk marche vers moi, loin de ses racines des Dakotas, emprunte le pas au mirage et me dit tout bas :
Vous avez remarqué que toute chose faite par un indien est dans un cercle. Nos tipis étaient ronds comme des nids d'oiseaux et toujours disposés en cercle. Il en est ainsi parce que le pouvoir de l'Univers agit selon des cercles et que toute chose tend à être ronde. Dans l'ancien temps, lorsque nous étions un peuple fort et heureux, tout notre pouvoir venait du cercle sacré de la nation, et tant qu'il ne fut pas brisé. Tout ce que fait le pouvoir de l'Univers se fait dans un cercle. Le ciel est rond et j'ai entendu dire que la terre est ronde comme une balle et que toutes les étoiles le sont aussi. Les oiseaux font leur nid en cercle parce qu'ils ont la même religion que nous. Le soleil s'élève et redescend dans un cercle, la lune fait de même, et tous deux sont rond.
Même les saisons forment un grand cercle dans leurs changements et reviennent toujours là où elles étaient. La vie de l'homme est dans un cercle de l'enfance jusqu'à l'enfance, et ainsi en est-il pour chaque chose où l'énergie se meut.
Tous droits réservés - 2008 - Françoise Bachmann
13:44 Publié dans Le journal de Stef | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : droits, humains, race
Aux frontières de l'audition
Polyphonie vocale de Sardaigne
ou
La cinquième voix
http://www.ethnomus.org/ecoute/animations/quintina/seq1.h...
12:41 Publié dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : voix
25.06.2008
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Je me lève un matin, après un sommeil de plomb et la satisfaction renouvelée de savoir ce qu’est un lit. J’ai un réveil. Je l’avais programmé pour sept heures. C’est la première fois que je l’utilisais. Ah ! Le choc ! Vous imaginez un monde sans réveil.
Je me suis rendu au supermarché pour me laisser surprendre par la masse de produits qui sont à la portée de tous ceux qui passent la porte. C’est absolument hallucinant. Ainsi, ce sont des biens de consommation.
En m’orientant dans les différents couloirs, j’arrive au stand des gâteaux sucrés, au chocolat, à la fraise, au citron, aux céréales, allégés, aux amandes, à la cannelle, par lots de deux, format familial, avec cadeau, en promotion, 30% de produit gratuit, carrés, ronds, à deux étages…
Je me retrouve à côté d’une petite fille de huit ou neuf ans accompagnée de sa maman. Le grand chariot, déjà bien garni de victuailles, guide ses propriétaires du moment.
— Charlotte, tu te dépêches de choisir tes gâteaux.
— Attends, Maman, je sais pas quoi choisir. Regarde ceux-là, tu peux gagner une poupée. Mais j’aime bien aussi ceux au chocolat. J’ peux prendre les deux ?
— Tu manges trop de gâteaux, je t’ai dit un paquet. Et si tu n’es pas sage, c’est rien.
— Mais, maman, Elsa a eu trois paquets hier. Même qu’elle m’a fait goûter à la récré ! C’est pas juste.
— Tu vas me rendre folle. Bon, d’accord, mais c’est la dernière fois.
Dans ce paradis du dilemme des choix gourmands, aux portes du duel entre la société de consommation et la baisse du pouvoir d’achat, je me retrouve tout à coup dans deux mondes, celui de Charlotte et celui d’Isha.
Isha a le même âge que Charlotte. Elle vit à Bombay. Là-bas, en Inde, le dilemme est tout différent. Bombay, le rêve, mélange de pauvreté extrême très répandue et de champagnes. Jusque là, Isha peut dormir sous un toit, dans un espace fermé construit avec les moyens du degré de pauvreté auquel elle appartient. Mais comment accepter la différence entre une pauvreté supportable et une pauvreté extrême ? Isha échappe au degré, encore plus infâme, de la famille des habitants de la rue. Le sol tient lieu de pièce unique, publique ; les invités à quatre roues sont permanents. Bombay, le rêve, croisement de mains qui implorent et du haut-lieu des affaires.
Le monde de Charlotte et celui d’Isha se touchent, quelque part, au milieu de nulle part :
— T’en veux un ?
— C’est quoi ?
— Un gâteau au chocolat, c’est super bon.
— Merci
— Tu aimes ?
— Ça m’fait tout bizarre dans la bouche. C’est tout doux. Regarde.
— Quoi ?
— C’est Tar, il est gentil. Les autres, je les aime pas, ils me font peur.
— Mais c’est un rat. C’est moche, c’est dégoûtant.
— Pas lui, c’est un copain. Il se promène avec moi.
— Mais t’es folle. C’est sale. J’ veux plus le voir.
— D’accord, si tu veux, on peut jouer.
— Ouais, t’as vu ma Play ?
— Ça sert à quoi ?
— Tu peux t’amuser des heures. Je te montre… Tu veux essayer ?
— Je sais pas jouer. Mais si tu veux, on peut jouer avec ma poupée.
— Montre.
— Elle est belle, hein ?
— C’est quoi ? On dirait un truc à jeter. En plus, il manque un bras. T’as rien d’autre ?
— Non ! Ah si ! Tiens, c’est des bouts de tissus. J’habille ma poupée avec ça ou je lui fais son lit.
— Maman nettoie avec ça. C’est pas marrant à la fin, j’ m’ennuie avec toi.
Pleurs
— Pourquoi tu pleures ?
— T’aimes pas mes jouets.
— T’es compliquée. Y fait quoi ton papa ?
— Il est chercheur.
— De quoi ?
— Il cherche à manger, tous les jours. Même que cette semaine, on a eu du chaud. Tu sais, la ville où j’habite, c’est Bombay.
— Tiens ! J’ te donne mes gâteaux. Mon papa, il est chef. Il est souvent fatigué. Il dit qu’il doit faire plein de choses à la place des autres. T’aimes bien l’école ?
— Quelquefois, maman m’emmène dans un endroit où j’apprends à lire et à écrire. J’ai un petit livre.
— J’ comprends rien. C’est bizarre chez toi.
— Chez toi aussi. T’es fâchée ?
— Non, mais il faut que je te laisse. J’ai promis à Julie de passer chez elle pour regarder mon feuilleton préféré. Maman va me déposer.
— Ce soir, y’a une fête dans la rue. Y’aura même de la musique avec plein de couleurs. Mon copain Raja viendra aussi.
— Elle sent pas très bon, ta rue.
— Salut Charlotte !
— Salut Isha ! C’est bizarre chez toi.
A mi-chemin entre les deux mondes, le paquet de gâteaux est pris entre deux rideaux de fer. Ici, un rat de race tatoué passe sa première journée dans sa cage d’animal domestique dernier cri. Ailleurs, chaque jour, les chercheurs de l’or alimentaire de base poursuivent leur faux destin. L’or abonde sur la planète Terre mais l’abondance ne connaît pas l’égalité du partage.
— Maman, tout à l’heure, j’ai vu une fille, elle s’appelle Isha, elle habite à Bombay.
— Charlotte, tu as trop d’imagination. A croire que la télé et tes jeux te montent à la tête. Tu sais, là-bas, c’est pas toujours drôle, y’a plein de pauvres.
— Je sais, Maman.
Un temps
— Charlotte, t’as pas encore mangé tous les gâteaux au chocolat !
— Non !
— Mais je ne les trouve pas.
— Ils sont à Bombay.
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Chronologie inversée : de Hendrix à Mozart
Mesures des temps, psychédéliques et classiques...
27/11/1942 - 18/09/1970
27/01/1756 - 05/12/1791
13:20 Publié dans Musique | Lien permanent | Commentaires (26) | Envoyer cette note | Tags : hendrix, mozart, croisements
24.06.2008
38
Je suis l’esprit ou l’âme. J’hésite à utiliser l’un ou l’autre. Si je constitue l’être vivant, humain, je n’existe plus et je ne peux pas être l’âme. Si je suis l’esprit, je suis le représentant du souffle vital, là encore le vivant. Agathe m’a lâché(e) un jour d’été, alors qu’elle se promenait le long d’une route de campagne. On a décidé pour elle. On pourrait appeler ça le destin, des éléments isolés qui se rencontrent au même moment, au même endroit.
Agathe et moi nous entendions bien ; une fusion totale entre son corps et mon impalpable, son invisible, ses sentiments, ses pensées. Elle était mon temps et mon espace, mon domicile permanent, sédentaire et pourtant nomade. Je partageais avec elle chacun de ses constituants physiques.
J’ai assisté à ses funérailles, à cette étrange fin, cette maladie de la mort qu’est la vie. Déjà, je flotte dans les airs, parmi ceux qui pleurent mon identité de chair ; je frôle le temps qui passe.
Je flotte un peu plus haut, salué(e) par mes frères de sang du spirituel. Je flotte toujours plus haut, prenant déjà conscience que je vais me promener dans l’immortalité, dans des mondes parallèles, des temps superposés. Que nous sommes nombreux, invisibles à l’œil, perçus quelquefois par certains d’entre vous. Oui, nous sommes une grande famille, des reliquats, déambulant, intouchables ; nous sommes l’esprit et l’âme à la fois, immuables dans notre irrémédiable impossibilité à contacter physiquement. Tour à tour, nous sommes les sans domiciles des bons, des guerriers, des joyeux lurons, des menteurs, des grands, des petits, des salauds, des fous, des sages, des cons, des poseurs de misères, des soldats de la peur, des curieux, des artistes, des assassins, des…, des…
Nous avons perdu nos corps. Nous sommes orphelins, enfermés dans les univers interminables, condamnés au surpeuplement du néant, à la parfaite solitude d’une multitude d’âmesprits. Nos bons ne peuvent plus être touchés par nos criminels. Nos miséreux ne hurlent plus au pain quotidien. Nos artistes ne créent plus. Nos amoureux sont inertes.
Terre poursuit son présent et son futur d’humains.
Charles se recueille sur la pierre des poussières d’Agathe, pensant avec tristesse au jour où elle a rendu l’âme. C’est l’expression usuelle, on ne rend pas l’esprit, n’est-ce pas ?
On pourrait croire, à bien y réfléchir, que j’étais en quelque sorte prisonnier du corps d’Agathe. Il n’en est rien ! En réalité, je me sens esclave de mon immortalité. Mon cosmos et mon ère illimités m’enferment dans la liberté d’être sans achèvement.
Mais la faim de retourner chez Agathe pour y faire vivre son corps est toujours présente. J’ai tenté quelques incursions dans d’autres corps. Les phénomènes de rejet ont été nombreux ; les portes étaient condamnées par les facéties du rationnel et les abus de biens matériels. Il m’est arrivé d’entrer en contact avec certaines anatomies dont j’ai pu toucher les âmesprits. Ceci a causé quelques périls en la demeure, des émerveillements, des chocs ante-mortem, des révélations grandioses d’un ailleurs ressenti. Ces retours dans mon passé sont de courte durée, toujours suivis de nouvelles voltiges générées par des oscillations dont j’ignore l’origine.
J’aspire à être un corps mortel vivant chaque instant avec une intensité telle que mon âme et mon esprit, le jour de mon trépas, seraient libérés de toute substance, mettant fin à l’éternel.
Tous droits réservés - 2007 - Françoise Bachmann

14:22 Publié dans Le journal de Stef | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : âme, esprit, immortel, mortel
21.06.2008
39
J’habite la banlieue. J’ m’appelle Adel. Mon grand-père m’a dit un jour que ça veut dire qui est source d’équilibre. Mal choisi, le prénom. Ma mère, d’ailleurs, ne m’appelle plus. Elle appelle le cognac, un truc dégueulasse, bas de gamme, mais ça la maintient dans le coma de sa vie. Mon père préfère le rouge, pour travailler à l’usine, c’est mieux. Il a le coma de l’engueulade. Y’a des breuvages qui font pas bon ménage.
Tiens, y’a quelques jours, j’ai rencontré, une nuit, un type sympa. Il s’appelle Tom. C’est un gosse de riches. Sa mère s’intoxique aux tranquillisants et son père marche à l’ombre, la peau imbibée de vapeurs d’alcool. Tom me dit qu’avec du fric, c’est plus facile de vivre dans le déséquilibre. Tu peux t’acheter un tas de produits : une belle voiture, des fringues, des nanas, une guitare électrique, une moto et des gens. L’amour, je crois pas. Si j’étais à la place de Tom, je ferais pareil. Au final, on est un peu dans la même galère. La banlieue, y’a pas de couches de vernis, c’est tout.
J’suis pas allée en cours depuis deux semaines. Madame et Monsieur qui font pas bon ménage s’en foutent. D’ailleurs, j’me demande qui s’intéresse à moi. Y’a bien quelques filles ! Elles aiment bien mes yeux, ma tronche. Ma sœur est sympa, elle m’appelle assez souvent et on se voit quand elle est dispo. Elle vit avec son homme, comme elle dit. Petit, elle s’occupait bien de moi, comme une petite mère que j’ai pas.
Ah oui ! Y’a bien Madame Chablaise, ma prof de français. Elle a tout essayé pour me faire revenir. Ma mère est allée, miracle, la voir parce qu’on le lui a demandé. C’est galère, la honte, elle a inventé une maladie qu’elle n’a pas encore. Faudrait créer des écoles spéciales pour mères défoncées. Elle prendrait des cours d’amour et apprendrait des phrases toutes simples
— Salut Adel, elle était comment ta journée ? Raconte un peu.
On parle jamais de ces trucs là dans les magazines à problèmes de banlieues chaudes.
J’passe mes journées à trouver des petits boulots. J’aime bien la mécanique. Au garage du coin, j’aide le patron. Quelques heures par semaine, pas plus. Il me paye au noir, c’est marrant, il est tout blanc. Comme quoi, les expressions, quelquefois, c’est trop top.
Il m’arrive de voler un peu aussi, pas souvent, des p’tits trucs de tous les jours, histoire de ressembler un peu à Tom. Le soir, je fuis le chez moi, le chez eux. L’hiver, j’préfère encore me mettre au froid, c’est mieux que le mauvais chaud. Ils s’engueulent trop souvent et dans les magazines, c’est pas écrit.
Y’a les bandes à banlieues, mais c’est pas mon truc. Faut pas tout mélanger. L’alcool des bandes c’est le même que celui de père et mère. T’en veux à la terre entière, même à ceux qui n’y sont pour rien. Nos immeubles, c’est un peu pourri mais c’est chez nous. Y’a des oppressés, des j’m’en fous, des vivants, des morts, des couleurs, des douleurs, des extra-terrestres, des peurs, des gens sympas et des rires.
Y’en a, y faudrait leur parler toute une vie ou les emmener très loin, leur montrer des trucs sympas, qu’ils ne connaissent pas. Le problème, c’est qu’il faut revenir après.
C’qui est sûr, c’est que j’aime la mécanique. Tom m’a emmené hier au circuit. Il fait des compet de kart. Il m’a tout expliqué, c’était génial. Dès que j’ pourrai, je partirai. Tom m’a dit que l’année prochaine, il pourra me placer là-bas. Ils sont d’accord pour me prendre à l’essai pour la mécano. J’ai acheté deux ou trois bouquins pour prendre de l’avance. J’vais y arriver. Un jour, je piloterai, je pourrai rattraper Adel, source d’équilibre. J’y arriverai.
L’alcool des bandes, finalement, j’ comprends un peu. Y’a ceux qui veulent s’en sortir et ceux qui veulent pas. Mais j’aime pas qu’on brûle les voitures. Le problème est pas là. Les gens sont tous différents et pas égaux. On peut pas tous être des crésus. Et le juste milieu pour tout le monde, on dirait que personne n’en veut.
J’vais appeler Tom.
Maman est là, assise dans son fauteuil tord-boyaux. Elle me crève les yeux et le cœur. Je lui parle de l’intérieur. Y’en aurait des choses à faire, à l’intérieur. Mais elle veut pas.
J’ m’appelle Adel. J’ai presque 17 ans et j’y arriverai.
Tous droits réservés - 2007 - Françoise Bachmann
21:54 Publié dans Le journal de Stef | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : banlieue, cité, intérieur, extérieur







