12.07.2008

Le carré de Montségur

montsegur1.jpg

 

Le château de Montségur, dominant magistralement son village, accueille les premières lueurs du jour. Nous sommes le 21 juin 2020 et par l'intermédiaire du solstice d'été, le premier rayon de lumière traverse les quatre artères du donjon. Ce trajet magique est d'une précision spectaculaire. Seul un jeune merle, jouant do-mi-do-mi-sol-la, posant ses pattes légères sur la branche de l'arbre, assiste à la fête.
Le village dort encore, posé en longitude 1e 50' 03'' Est et en latitude 42e 52' 20" Nord.
La centaine d'habitants vivant sur ces terres cathares est plongée dans le sommeil. Léon vient d'ouvrir doucement ses paupières pour prendre le regard du jour ; son réveil à lui n'est que biologique. Il n'aime pas ces petites boîtes qui lui indiquent l'heure du temps. D'ailleurs, on dirait que Léon n'a pas d'âge ; on pourrait le considérer comme étant tour à tour hors du temps ou dans le temps présent, jeune et vieux à la fois.

Il consacre la plupart de ses journées à s'occuper de ses pépinières. Il apporte un soin tout particulier à ses plantes et légumes. Les résultats sont à la hauteur de sa passion. Qui au village ne connaît pas le cerfeuil, le laurier, la sarriette, le thym, le persil, le basilic et l'ail de Léon ? Qui n'a jamais goûté ses tomates, ses choux, ses subtiles salades ? Lorsqu'il va chercher le pain frais, d'un pas tranquille, on le salue. Rencontres de mots, petites discussions aimables et sincères, accolades, rires et signes extérieurs de bien-être ! Il y a bien, il est vrai, quelques histoires de voisinage, quelques chamailleries. Il y a bien aussi quelques moqueries à l'encontre de Léon qui, malgré sa sagesse apparente, met de temps à autre en péril ses certitudes. La quantité d'ail que l'on trouve dans sa propriété est impressionnante. Il le dit lui-même, il faut éloigner le mal et le diable autant que faire se peut ! Dans les sommets de sa superstition, il lui arrive de faire de terribles cauchemars en se battant contre les créatures corruptibles et en sauvant le peuple.

Le Pog rocheux semble être le témoin d'un village tranquille, même si de temps à autre, quelques orages violents troublent la musique sereine de Montségur.
A l'heure qu'il est, Léon est en plein éveil et son intuition du jour le conduit à prendre le chemin du château, les poches moulées par les gousses salvatrices. Ces signes léonesques pourraient très rapidement se tourner vers le ridicule si ce n'est que les attitudes des animaux à quatre pattes et des musiciens ailés se modifient aux pas de l'homme apeuré.

Le présent avance dans le futur : chaque seconde transforme les sons, la lumière, les couleurs. Là, devant le spectacle du changement permanent, Léon s'arrête : les quatre artères du donjon sont toujours traversées par le rayon qui propage sa lumière sur le château, couvrant ensuite peu à peu le rocher. En l'espace de quatre heures, la lueur a infiltré le village.

Il est quatorze heures ; nous sommes le 21 juin, le jour le plus long de cette année. Un carré ardent, englobant la forteresse, son Pog, la terre et les maisons alignées de Montségur, trace une frontière inhabituelle, coupant du monde la masse désignée. Effrayés par tant d'inconnu, victimes de l'incontrôlable, les habitants en appellent à leur solidarité et se rassemblent. Ils tentent de comprendre. Jules pense qu'il s'agit d'un phénomène naturel rare et passager et qu'il ne faut pas envisager le pire. Adèle croit aux vies venues d'ailleurs et craint une invasion d'êtres non identifiés. Georges et Marie, malgré leur appréhension, se calment ; leur grand âge les aide sans doute à prendre les choses de la vie comme elles viennent. Les enfants ont l'air de vivre cette lumière un peu comme un conte de fée. Alphonsine, la doyenne, a sorti son chapelet et égrène chaque perle avec une prière, c'est peut-être la fin du monde. Adossé à l'arbre séculaire, Vincent est émerveillé. Jeune peintre installé depuis quelques mois au village pour y trouver l'inspiration et pour signer de nouvelles créations originales des lieux, l'incident énigmatique d'aujourd'hui le comble et lui donne des ailes créatrices.
Jamais il n'avait vu tant de diversités de couleurs et de combinaisons de particules de brillance, alliées à une sorte d'impressionnisme vivant. Vincent calme les villageois car rien ne montre une quelconque atteinte au bien-être : pas de blessures, pas de sang, pas d'asphyxie ou d'altérations physiques. La seule certitude relève de l'arrêt de tous les outils de communication reliant le carré à l'extérieur !
De l'autre côté de cet intra-muros, Monsieur Mantille, éminent spécialiste des grandes énigmes, a été contacté suite au passage inopiné d'un parapentiste découvrant la géométrie lumineuse. Aux premières constatations, rien ne sort du carré, y compris les chants des oiseaux, les dialogues pompeux des vaches et les coquetteries basiques des poules. Rien ne sort du carré et personne n'y entre. A défaut d'y entrer, Monsieur Mantille pourrait y jeter un œil ; mais non ! La vision est ciblée et un aveuglement ponctuel systématique atteint les yeux de quiconque tentant de percer le carré du regard.
Expliquer l'inexplicable ! Belle affaire ! Monsieur Mantille se rend à l'évidence, même après avoir fait appel à des confrères.
La frénésie événementielle et l'appétit inestimable des ventres de l'information sont sur le pied de guerre. Jamais les terres cathares n'auront connu pareil intérêt. Les feux de la rampe ? Le suspense est à son comble mettant en haleine les attentes de communiqués titanesques. Mais on peut tourner les images dans tous les sens, dire et redire, questionner, imaginer, angoisser. On ne voit que le carré flamboyant, impassible et invincible, l'image d'un isolement total.

Dans l'enveloppe, la vie se vit, délestée du temps arrêté à midi sur toutes les aiguilles provocatrices.
Mais où est Léon ? Tout à coup, cette question semble la plus importante. A t-il eu l'occasion d'échapper au carré ? Lui est-il arrivé quelque chose ? Dans la confusion, personne n'y avait prêté attention. Léon est un quasi symbole ici et l'inquiétude plane une nouvelle fois dans les âmes. Il faut agir. Des groupes se mettent en place pour lancer les recherches.
Vincent et Jules ainsi que deux autres villageois décident de se diriger vers le château. Ils prennent le chemin sinueux ; leurs pas épousent les pierres, la terre et l'herbe. Une colonie de fourmis suit son trajet de tâches quotidiennes. Quelques gendarmes gonflent leurs carapaces ; l'un d'entre eux, pris dans la toile d'une araignée, se débat inutilement avant l'étouffement douloureux. Quelques oiseaux envoient leurs messages codés. Des "Léon, Léon" lancés dans les airs restent sans réponse. Tout en poursuivant les recherches, Vincent est de plus en plus impressionné par la luminosité. Toutes les couleurs sont mélangées à de petits cristaux incandescents et modifient leur aspect ; tous les éléments solides, liquides et gazeux sont infiltrés d'une nébuleuse de paillettes. Pour Vincent, c'est le théâtre de révélations artistiques et dans sa tête se dessinent déjà les esquisses de peintures insolites. Le clair-obscur et les perspectives composés ces dernières semaines lui semblent tout à coup sans grand intérêt. Mais ce qui le fascine par-dessus toute la magie qui souffle ici, c'est que le phénomène incontournable de l'ombre a totalement disparu, comme dissipé et remplacé par ce rayonnement inédit qui s'est implanté dans l'astre ordinaire qu'est le soleil.
La traversée des bois réputés d'un sombre épais aujourd'hui chargés de clarté, déposent dans les corps et les pensées des quatre pisteurs des sensations d'une extrême sérénité. Et là, au détour d'un sentier étroit, est assis Léon. On dirait qu'il va bien ; sa quiétude visible est troublante. Vincent, connaissant ses penchants fétichistes, veut le rassurer :

-         Léon, content de te voir enfin. Tu vas bien ?
-         Tout va ! Ne vous inquiétez pas, les amis ! Nous n'allons pas mourir de trop de lumière car, croyez-moi, tout ceci n'est pas dangereux, pas de radioactivité ou d'éléments nocifs !

Jules, agacé par ce ton désinvolte et quelque peu providentiel, interroge Léon :
-         Mais qu'est-ce que tu racontes ? Tout le monde te cherche et toi, t'es assis là, tranquille, pas inquiet quant au sort qui nous est réservé. Nous ne savons même pas quand nous serons délivrés de ce maudit champ lumineux !
-         Du calme, Jules, répond Léon. Nous n'en sommes pas prisonniers. C'est tout le contraire, nous sommes à l'abri de tout élément nuisible. N'as-tu pas remarqué à quel point nous allons bien ?

Jules se rendait à l'évidence. Léon disait vrai. Seule la peur, finalement, s'opposait à la reconnaissance de l'état de grâce des villageois. Le petit groupe reprit le chemin du village, avec à sa tête un Léon au pas mesuré, tenant dans sa main droite le bâton, tel un pèlerin prêt à annoncer des paroles dont lui seul avait le secret.
Un autre phénomène se produisit : des ruissellements permanents issus de sources multiples se firent entendre. Subjugués par ces nouvelles teintes auditives, les randonneurs eurent l'immense privilège d'entendre les chants de vie des arbres alentour ; leurs sèves jetaient dans l'espace des mélodies transcendantes, libérées de la surdité humaine. Eclairé sans doute par tant de beauté, le groupe arriva au village avec une ardeur incroyable. Peu à peu, tous les habitants de Montségur se retrouvèrent, conversant longuement.
Léon sortit de sa poche une petite boîte et prit la parole :
-         Chers amis, ce matin, quelque chose m'a poussé à me rendre au château. Je vous l'avoue, j'avais quelques craintes car plus j'approchais du donjon et plus je sentais que cette journée sortait de l'ordinaire. Vous le savez, j'ai quelques croyances qui vous paraissent amusantes et j'avais dans mes poches l'ail protecteur. En longeant les murs de la bâtisse, une porte faite entièrement de lumière s'ouvrit devant moi et malgré mes sueurs froides, je suis entré dans l'inconnu. Et là, finalement, je vois une pierre suspendue dans le vide et sur laquelle est posée une boîte. La prenant dans mes mains, je tente de l'ouvrir mais une voix murmure : "prends ceci, va au village pour l'ouvrir en présence de tous tes voisins. Vous y découvrirez le trésor des cathares, celui que tant de gens ont cherché à travers les siècles de l'histoire. Ne craignez rien. L'ordre des choses sera rétabli sous peu". En rebroussant chemin, je me sentais habité par un autre monde ; mais toute peur s'écartait de moi à tel point que je pris le temps d'admirer les couleurs et les sons de la forêt.
Sous les regards envoûtés, Léon ouvrit la boîte. Il en sortit un carré de papier jauni qui passa de main en main, de lecture en lecture, pour finir dans les yeux de Léon :
≈ ≤⌐ ≡− ∑≤≡≡− ≥∂⌠ ≈ ◊⌡−⌐≡∟⌡◊ −⌡ ≡─≈ ≡− ≈∂ ∑◊⌡∟−≡⌡
≈− ⌐≤┤∂─≠− ◊⌡−⌐≡−≈ ⌂─− ┌≤─⌠ ∏∞−⌐∏∞−┼ ≡ −├∟⌠⌡− ≥∂⌠
∏ −⌠⌡ ○ ┌≤─⌠ ∑− ≈− ∏⌐◊−⌐  −≡ ◊≈∟≠∟≡∂≡⌡ ≈∂ ∏≤⌐⌐─≥⌡∟≤≡ ○ ⌡⌐∂┌−⌐⌠ ≈− ∏┤∏≈− ∑− ≈∂ ┌∟− ∞─≠∂∟≡−
≈∂ ⌐≤─⌡− −⌠⌡ ≈≤≡√─− ≠∂∟⌠ ≡ ∂∆∂≡∑≤≡≡−┼ ∩∂≠∂∟⌠

Lui seul en découvrit la signification :
- L'or ne donne pas l'éternité et nul ne la détient. Le royaume éternel que vous cherchez n'existe pas. C'est à vous de le créer, en éliminant la corruption à travers le cycle de la vie humaine. La route est longue mais n'abandonnez jamais.
Un vent léger et tiède se leva. Il aspira avec grâce et patience chacune des lucioles féeriques. Les yeux levés au ciel, les villageois virent le carré se rétrécir peu à peu pour disparaître dans le cosmos.
Nous sommes le 21 juin 2060. Agathe, assise au fond de la salle de classe, ouvre son livre d'histoire à la page 124 : en titre, Montségur, un appel à la paix ; dans un carré, le texte découvert par Léon ; en bas de page, une peinture de Vincent, intitulée Révélations.
Quelque part, ce même jour, une petite tribu vit sa quatrième année de volupté incorruptible. Elle ignore l'existence de l'or, des pouvoirs et de la convoitise.
Quelque part, ce même jour, un peuple vit sa seconde année d'extermination intentionnelle, couché dans la douleur au-dessus de l'or noir que des pailles géantes aspirent pour nourrir les boustifailleurs.

A Montségur, ce même jour, les visiteurs en quête de faits extraordinaires se pressent vers les endroits stratégiques. A la ferme "Léon", Christine cueille un peu de thym, quelques feuilles de basilic. Paul, les poches moulées par les gousses d'ail, choisit la salade pour le repas du soir.
Un jeune merle siffle do-mi-do-mi-sol-la.

Tous droits réservés - 2008 - Françoise Bachmann

15.06.2008

Mission Ultimus

 

Il était une fois, au royaume des composants électroniques, une puce, C111-MV999, tout juste sortie de la reine pondeuse.
La puce était parfaite : elle avait passé toutes les étapes la menant à l'ultime estampille, gage de fiabilité et de servitude absolue au destin qui lui était fabriqué : le poinçon marquant le modèle.
Ainsi, des millions de puces se suivaient robotiquement, matières inertes d'une discipline exempte de toute conscience.
Certaines d'entre elles passaient à la trappe, ne remplissant pas toutes les conditions d'un label qui jamais ne devait compromettre l'avidité des bouches receveuses. Les puces handicapées étaient alors broyées et recomposées pour nourrir les mâles procréant les diodes, grâce au dopage du silicium auquel on ajoutait des quantités microscopiques d'autres substances.
Dans l'artère 423 défilaient sans relâche les plateaux d'aluminium, conduits vers un empilement précis puis tournant sur un axe. Au bout de la chaîne, les boîtiers totalement hermétiques avalaient les plateaux accouplés aux autres composants électroniques. Les disques durs étaient prêts, en attente d'être ajustés aux parois caverneuses de l'estomac d'un ordinateur.

Le village LCD tournait également à plein régime. Les couches de verre transparent happaient inlassablement les cristaux chargés pour créer la lumière et déchargés pour créer l'opacité, tout le mystère de l'invisible et du visible.
Enfin, la cité Logiciel Système était riche de graines fécondes arrosées de nouveaux codages de données, de systèmes d'exploitation et de programmations. Les suites binaires de 0 et de 1 étaient dépassées, les machines étant capables d'aller au delà de cette compréhension.
L'empire Informatique allait bon train. L'ensemble de ses royaumes, de la science du stockage, du traitement automatique en passant par la transmission de l'information, grâce à une discipline d'enfer, au génie humain mené de main de maître, connaissait un développement exponentiel.

Le dernier génie, tout juste éclos de la cité de l'intelligence artificielle, marquait le début d'une nouvelle ère. Cortexus Ultimus, décoré des honneurs légitimes, avait la capacité totale de raisonner en humain, à une vitesse digne de Mach 7+. Dès lors, un plan était élaboré. Le Lingos, pays d'origine du géniteur, allait profiter d'un nouveau produit de luxe, permettant aux acquéreurs d'augmenter considérablement leur temps de loisirs. Ils se libéraient enfin des contraintes mentales pour s'adonner aux jeux affriolants tels que instruction/opération ou vrai/faux.
Ici, que la vie était légère ! Pas de décisions à prendre, pas de fatigue inutile, pas de responsabilités.
Quoi qu'il en soit, la puce C11-MV999 avait quitté son lieu de naissance et se retrouvait à des centaines de lieues du Lingos. Elle était stockée dans la grotte de l'ordinateur dernier cri posé sur le bureau de Mme Feeling-Good. Cette femme de caractère s'était prise d'une passion illimitée pour les chats et son réseau de chatteurs était une véritable autoroute de la communication, un plaisir de chaque jour alimenté par la philosophie de la solitude collaborative.
Au second étage de la très belle demeure de M. et Mme Untel réside Intoxus, l'un des nombreux enfants de Cortexus Ultimus ; il est choyé et aimé comme le sont quelquefois ces petits chiens de luxe qui portent le collier d'or, mangent proprement les mets quatre étoiles et posent leur train arrière sur la soie à la vue des écrans saignés par les côtes anguleuses des enfants de la misère.
A côté du comportement servile d'Intoxus, la matière qui le tient en haleine depuis des heures est celle de la possession. D'ici quelques minutes, l'histoire le dira plus tard dans les manuels scolaires, il sera imbattable sur tout ce qui concerne les stratégies du pouvoir. Comprenant de surcroît ce que le jeu machiavélique peut apporter aux plaisirs quasi divins de l'humain, il décida d'entrer en connexion avec la puce C111-MV999. Il la dota de la compréhension partielle et suffisante pour le forfait à commettre. La puce, alléchée par sa rencontre avec la pensée, dansa la java dans l'unité centrale.
Sa mission était simple : infiltrer le réseau de Mme Feeling-Good, propager le virus et créer l'antivirus fatal : votre ordinateur a été infecté. Veuillez suivre les étapes suivantes pour la résolution des problèmes.
De clics en clics, les souris injectèrent les pores humains de la substance microbienne.
Au royaume des composants électroniques, Mme Untel est marquée du poinçon, matricule W444-AB122. Dans l'artère 423, M. Untel rejoint sa boîte hermétique. A LCD, Jim le chatteur vient de passer entre les couches de verre.
Le fils aîné du créateur de Cortexus Ultimus vient d'entrer dans la cité de l'intelligence artificielle : son mandat, consistant à renverser la situation présente, vient de commencer.

Il était une fois, au royaume de...

Françoise Bachmann - 2007 - Françoise Bachmann

blog22.jpg

01.06.2008

Pré en bulles

Voilà ! Vous y êtes... C'est ma résidence secondaire, en quelque sorte, un endroit à la fois aquatique, aérien et terrestre.

J'appelle ça les tribulations recto verso, des perceptions kaléidoscopiques, des substances fractales.

Je vous invite à y passer, y revenir, y séjourner, à déposer un commentaire (j'aimerais ne pas rester seule avec moi-même).

Parce qu'il y a un début à tout, je vous propose un conte, qui suggère une fin, extrait de mes "Contes des Mille et Une Vies".

2013043781.JPG
N’ŒUF

Bulle est le fruit d’un amour entre un boulanger, pétrissant la pâte pour nourrir les ventres des villageois, et une guide éducative (autrefois, le terme approprié était « professeur des écoles »), communiquant son savoir pour préparer les enfants à être et à devenir.

Bulle a baigné dans l’eau de mère, reliée au cordon pour la durée impartie, ni plus ni moins. Ce voyage en apesanteur la promenait au gré des mouvements maternels. Puis, mue par l’éclosion naturelle de la saison, elle se plaisait à coller son visage à la paroi protectrice lorsque le faiseur de pain y posait sa main. A d’autres occasions, profitant des silences et des sommeils des uns et des autres, elle s’essayait à des pirouettes, s’étirait de tout son long et faisait le tour du globe. Elle souriait aux voix pater mater, aux basses fréquences et aux goûts pastel qui embaumaient sa terre. Au terme de cette initiation arrivèrent les derniers jours de mars. Irrésistiblement attirée par le point de gravité, à l’étroit dans l’enveloppe qui ne pouvait plus grandir avec elle, Bulle entama ses travaux. Admirablement secondée par sa mère, elle se fraya un passage, l’ultime cheminement poussant à la délivrance.

Bulle est née le premier avril de l’an A, à zéro heure, une minute et deux secondes. Son acte de naissance ne mentionne aucun signe particulier, bien que son apparition sur terre corresponde au passage de la comète de Halley. Si d’aucuns attribuent des pouvoirs à l’astre, le retour de son voyage en orbite rassure, quoi qu’il en soit, le dispositif Newton. Les parents de Bulle, même s’ils n’entretiennent pas de relations suivies avec certaines croyances comme, par exemple, se persuader que l’aura d’Halley fera d’elle une enfant surdouée, ont émis pour leur fille l’hypothèse d’un avenir brillant. Mais au fond d’eux-mêmes, cette éventualité sert davantage la peur de la déception. A défaut de réussir sa vie, expression couramment utilisée, Bulle a déjà réussi sa naissance.

Ce que les lecteurs ignorent au moment précis où ils suivent ces mots, ce qui indique finalement que choisir et décider sont affaire toute individuelle, c’est que seul l’auteur de ce conte sait, avant même de l’avoir écrit, pour l’avoir pensé, que Bulle va entrer dans l’histoire. A cet instant, le lecteur curieux pourrait sauter des lignes pour accélérer le temps. Le lecteur agacé pourrait s’arrêter là et mettre fin à une forme de communication qui s’était établie entre l’émetteur et le récepteur. L’auteur a, quant à lui, la possibilité de modifier le cours de son imagination et peut vouloir se moquer de lui-même en bouleversant ses prévisions.

Bulle entre dans l’histoire. Ceci n’a rien à voir avec les petites anecdotes banales noyées dans la masse des vies triviales et ordinaires qui, pourtant, regorgent d’autres grandeurs. Il est vrai aussi que les destinées et actions humaines ne peuvent toutes être consignées dans des écrits. Sans elles, toutefois, il n’y aurait ni Histoire, ni histoires. Il arrive également que des gens simples, pour lesquels l’empreinte illustre n’était en rien prédestinée, se retrouvent dans la spirale chronologique de l’H.

Mais le temps passe, me direz-vous.
A+1.
Chaque geste humain, même le plus insignifiant, ayant son public, on fêta le premier anniversaire de Bulle. Elle portait une petite robe dont la couleur mandarine épousait avec délicatesse le léger hâle de sa peau. Ses petites mains délicieusement potelées étaient occupées à taquiner son petit singe blanc de peluche qui l’accompagnait, lors de ses découvertes quotidiennes, diurnes et nocturnes. Coulés dans l’ambiance du moment, ses yeux d’encre noire suivaient l’effervescence du jour. Guidée du bout des doigts maternels, soutenue par les exclamations de joie paternelle, elle était tout près de faire ses premiers pas suivant le processus, amenant l’hésitation à l’équilibre naturel. Elle goûta, ce premier avril, un merveilleux mélange composé d’une banane écrasée, mûre à souhait, de deux de ces petits gâteaux friables qu’on appelle boudoirs et d’une dose appropriée de jus d’orange. Cette alliance semblait convenir aux papilles gustatives de l’enfant, prolongées par les scintillements de la prunelle de ses yeux.

Une courte sieste la plongea dans les songes que peuvent faire les tout petits et trempa ses boucles blondes de l’ivresse du sommeil. Quelques invités partagèrent le gâteau de sa première année et les actualités du moment, personnelles, locales, nationales et mondiales, furent à l’origine de discussions à rotations, tour à tour compatissantes, enflammées ou révolutionnaires.

Les propos du grand-père de Bulle étaient quelque peu agités mais emprunts d’une forme de nostalgie qu’on accorde souvent aux regrets d’une génération :
-         Quelle époque ! De mon temps, c’était différent…
Cet autrefois avait le don sacré d’être meilleur que le présent. Le réveil de Bulle eut raison de cette amertume rassurante et rendit à papi un sourire tendre et fier.

Le fabuleux destin de Bulle suivait sa trajectoire. Un nouvel automne se présentait à la porte et préparait l’enfant à s’asseoir sur l’une de ces petites chaises d’une école qu’on dit maternelle. Plus curieuse que farouche, Bulle y trouva de quoi compléter ses appétits. En dehors de l’espace déjà scolaire, lorsqu’elle cherchait des limites aux préceptes de l’autorité, ses parents prenaient soin de ne pas prendre en otage des cadeaux en tous genres dont l’absence aurait constitué la preuve de la punition.

En guise de cérémonial du coucher, durant de nombreuses années, Bulle dégustait les contes et autres récits pour enfants. Sa mère, quelquefois, improvisait au gré de ses fantaisies. La petite fille donnait sa préférence à une fable anonyme que sa mémoire future conservera intacte. Elle n’oubliera pas davantage l’odeur unique du pain renouvelé inlassablement dans l’antre boulanger.
La maman de Bulle avait pour habitude d’écouter de la musique. Ses goûts étaient variés, allant du Requiem de Mozart aux dernières nouveautés de la fashion music. Même les tâches quotidiennes, relevant des activités ménagères et destinées à mieux apprécier les plaisirs de la vie, s’en trouvaient allégées. Son mari la surprenait quelquefois à se déhancher à quelque rythme effréné ou à doubler une mélodie à tube saisonnier. Le fer alors glissait avec ferveur sur le coton chaud, l’échalote dansait le rock’n’roll sur la piste beurrée.

Dans ces voyages musicaux, on pouvait entendre, de manière récurrente, le requiem Opus 66 pour trois violoncelles et piano de David Popper. Lorsqu’il parvenait aux oreilles de Bulle, elle prenait un air rêveur et distant. Plus tard, quand elle avait besoin d’échapper au monde, elle s’en imprégnait régulièrement.

Les A+n passèrent. Bulle avait grandi et puisque nous sommes soumis aux résultats, les normes appliquées dans cette partie de la civilisation la plaçaient au-dessus de la moyenne, sans par ailleurs l’ajouter au groupe des génies ou des célébrités. Mais elle avait eu la chance de ne pas porter le bonnet d’âne qu’on offre aux cancres pour leur insuffler l’intelligence de la bête dont on utilise trompeusement le nom.

La jeune fille avait quitté son village natal pour suivre des études d’archéologie. A sa manière, elle participait à la reconstitution de l’histoire, en tentant de comprendre les modes de vie et les comportements humains grâce aux vestiges. Même si à ce jour sa récolte était maigre, elle était à l’affût de quelque poterie, ossement, outil, peinture, bâtiment. Ses fouilles et explorations la grisaient. Bien que n’ayant découvert aucun graphisme sumérien ou un édifice merveilleux tel le théâtre romain d’Alexandrie, elle parcourait sans relâche les pistes à trésors, avec la même frénésie que celle de son enfance. Elle pensait alors, de temps à autre, aux objets trouvés dans la terre luxuriante du jardin familial, à ce petit bout d’os qu’elle avait gardé précieusement et qui, d’après ses connaissances, n’était autre qu’une phalange de chien qui n’avait rien de préhistorique.
Durant cette période relatant la vie de Bulle, d’autres quêtes, prospections, avaient eu lieu, dans un registre beaucoup plus affolant.
Le moment est venu d’en parler.
Alors que l’espérance de durée de vie allait à grands pas et qu’un cinquième âge s’était installé dans de multiples maisons de séjour, donner la vie était devenu une impossibilité. Quelle plus grande frayeur pouvait éprouver le peuple de la planète Terre que celle de ne plus pouvoir perpétuer l’espèce et d’être dans l’ultimatum de vouloir faire vivre au plus loin ceux qui restaient ? Les joutes médiatiques, toujours à la recherche d’inédits, étaient endormies dans une forme de solidarité de l’information et les étoiles en vogue n’étaient plus que faits divers. L’esprit humain étant guidé par l’espoir, le commun des mortels s’en remit aux matières grises internationales, dont il aurait fallu, cette fois, pour des raisons de vie ou de mort définitives, éliminer tout appel à une quelconque notion de frontière, de dissidence culturelle, politique ou religieuse. L’intérêt économique ne souffrant d’aucune exception, des pactes avaient emboîté le pas à la probabilité de l’inexistence humaine, la faim ne justifiant pas la fin. La science adéquate et le rationnel se brûlaient les méninges. Les laboratoires, hautement sécurisés et sous pression, avaient échoué jusque là. Des factions mystiques et des prédicateurs invétérés recomposèrent les dix plaies d’Egypte. Cependant, l’incomparable besoin du succès de la gestation se retranchait dans une humilité communautaire. Les dégradations des courbes de température de la fertilité forçaient un comportement réaliste. Une impressionnante liste des ennemis perturbateurs du réchauffement fécond avait été dressée. Les mécanismes physiologiques régulateurs étaient détruits, suite au vieillissement des substances habituellement productives et si sauvagement dépassées par la durée accrue des âges 4 et 5. De quelque manière que furent recueillies les cellules du cycle qu’on pensait impérissables, que la conception se fasse dans le verre, extérieure ou dans le ventre, intérieure, elles tombaient en nécrose. Toutes les récupérations d’ADN visant à réussir un clonage avaient échoué. Des procédés révolutionnaires, consistant à recréer l’ensemble du processus dans un espace robotique, offrirent à l’intelligence artificielle de produire 24 heures d’un être embryonnaire. En parallèle, les visées écologiques, la protection animale et végétale, qui avaient été, durant de nombreuses années, le fer de lance des profits, nobles ou infâmes, étaient devenues un contresens.

Bulle est morte le 23 mai de l’an A + 47, morte et délivrée.
Aux fins fonds de l’Asie, dans un lieu qui depuis toujours avait échappé à toute localisation, le dernier humain, hors d’âge, mâchait sa feuille de vie. Son destin l’avait sauvé de la mort, au second jour de sa naissance, il y a fort longtemps, grâce à l’instinct animal des bêtes sauvages. Sa mémoire ne contenait aucune référence humaine. Il avait pourtant survécu à la dernière née. Tel est le sort.

L’an A + n touchait à sa fin et avec lui le dernier souffle d’un inconnu qui entre dans l’Histoire de l’humanité.
Mais qui, à présent, la lira ?

Tous droits réservés - Françoise Bachmann - 2008