08.07.2008

Rock Me Baby

BB KIng - Eric Clapton - Buddy Guy - Jim Vaughn

 


 

07.07.2008

32

Je suis fonctionnaire féodal. À une époque, j’étais apothicaire. Mais les temps changent et j’ai eu envie de passer à d’autres potions. Ayant eu vent de l’affaire royale, j’ai suivi une formation, histoire de compléter par ailleurs certaines de mes aptitudes cérébrales.

J’aurais pu me reconvertir en drapier, tonnelier ou ménestrel, mais ce métier là était plus à ma portée.

J’ai un contrat à durée indéterminée. Ma mission, que j’ai accepté, c’est de faire le crétin.

Franchement, il y a pire, je me dis que j’ai beaucoup de chance.


Valois Premier, mon roi et notre roi à tous, n’est pas dénué d’une certaine intelligence. En plus, au départ, ce
n’était pas son destin. Mais le sort a évincé tous les prétendants et voilà qu’il est monarque absolu.
Valois Premier, ça sonne bien. En plus, il parle l’italien et l’espagnol. Son éducation a été remarquable. Il chasse le cerf aussi.

Franchement, nous pouvons être fiers de lui. En outre, l’Europe en est le témoin. À côté de Charles de Holz Burg avec ses quintes de toux et d’Harry VIII, il fait figure d’étoile. Vive le roi ! Récemment, il a été sacrément décoré, là-bas, à Marignane. Le cavalier Boyard lui a fait tous les honneurs, ça valait bien un coup d’épée.

Moi qui suis tout de même son bras droit, je vois bien qu’il fait sa prière tous les soirs. Vous voyez, on ne peut pas vraiment se plaindre. Il lui arrive de prendre du recul, par rapport à certaines choses de la vie. J’ai vu qu’il lisait Suétone et Plutarque et ça, clairement, chapeau, parce qu’entre les Vies des douze Césars et les Vies parallèles des hommes illustres, il y a de quoi féliciter.

Faut dire qu’il a le vent en poupe, il a eu raison d’envoyer les braves en Terre-Neuve et au Brésil. Le Nouveau Monde, il faut aller le chercher. Je vous le dis, nous sommes en pleine renaissance, une véritable mutation s’opère pour le bien de nous tous.

Mais bon ! Valois Premier a son côté impulsif. D’ailleurs, il lève souvent les yeux au ciel et ça m’agace au moins partiellement. Il a eu l’idée d’augmenter les taxes, du coup la gamelle et la faille ont atteint des sommets.

Je vous l’accorde, il s’est rattrapé avec son ordonnance. Royale ! Langue française : officielle.

Voilà ! Nous en sommes là.

Et moi, Geoffroy, je fais le crétin et je fais de l’esprit. Je divertis, je suis le bouffon, avec ma liberté de fou ; ce cher Valois a le pouvoir d’être mon garde-fou.

J’ai mes astuces. Dire la vérité ! Mais je ne plaisante pas avec mes moqueries et ma satire. Je raconte des histoires, les devinettes tombent dans mes poches par dizaines, inspiré je suis, même en chansons. Vérité sans punition et folie sage, ne suis-je pas verni ?

Les conseillers du sire sont assis entre deux chaises. J’ai remarqué tout ceci lors des banquets gargantuesques. Ils ont souvent ce sourire complaisant tenu par une fidélité au pouvoir intégral, mais il leur arrive d’avaler de travers. Mes roulades et jongleries servent pourtant l’amusement. Entre un madrigal et des discussions stratégiques, entourant la table, je reste le technicien des mots, prêt à me jeter dans des insolences et protégé par ma marotte, simulacre du sceptre animé par les grelots audacieux.

Je joue mon rôle, virage vers la commedia dell’arte, tantôt Scapino, tantôt Coviello. Les intérêts personnels et la flagornerie des conseillers nourrissent mes inspirations.

Joker, s’il vous plaît !

Il m’arrive d’être sur la corde raide quand je pousse trop loin le Rigoletto. Jusque là, j’ai toujours été repêché par l’opium hilarant. Il faudrait que je relise les clauses de mon contrat, je n’ai pas envie de finir comme Momos, bien que Dionysos ait sa place à l’Olympe.

Le roi s’amuse mais certains bouffons finissent mal quand « Devant tout ce qu’on lui raconte, tout un jour le roi a ri, il fit décorer le comte et c’est le bouffon qu’on pendit. »*

En attendant, j’escorte Valois Premier, ici et là et mes bouffonneries voyagent avec nous, dans toutes ces résidences merveilleuses, le château de la Fontaine Bleue, celui de Bon Aloi, Sainte-Germaine-en-Lai et le palais du Chambard.

Ça vaut bien la dévotion, la recherche de la satisfaction souveraine et une assiduité constante à l’amélioration de mes performances.

Je fais des progrès de jour en jour, piochant dans les bruits de couloirs, les intrigues pimentées, les fresques de Rosso, les cantates et « La Fête des dieux » de Bellini.

Ah, j’aime faire le crétin ! Ai-je une quelconque influence sur mon valeureux supérieur ? Elle pourrait être subliminale, à moins que je ne sois une sorte de dissolvant à effet ultraviolet.

Qu’importe, je suis le bouffon apothicaire de la dérision et j’expire l’âme leste du roi.

* Jacques BREL

Tous droits réservés - 2008 - Françoise Bachmann

03.07.2008

Can You Hear The Dolphins Cry?

 

 

 

Il y a des esprits dont on peut dire " il y fait clair " et d'autres dont on peut dire seulement " il y fait chaud ". Il y a beaucoup de chaleur où il y a beaucoup de mouvement (et au rebours) ; et il y a beaucoup de lumière où il y a beaucoup de sérénité. Sans la sérénité, point de lumière.
Joseph Joubert  (Carnets)

30.06.2008

33

Albert, c’est moi. Les autres m’appellent Al, c’est plus court et peut-être que ça sonne mieux.

J’ai un petit calepin dans lequel j’écris ce que je sais ou ne sais pas. Là, je suis chez moi, dans la petite maison de mes parents. Ma chambre est ronde pour pas que je tourne en coins, il paraît que c’est meilleur pour contourner mes paniques.

J’ai pris mon crayon de papier et j’ai inscrit 33 sur la page de demain, page 902. Je suis assis comme un lotus fermé, ça m’arrive très souvent. Le docteur AU dit que ça permet de rester dans mon monde à moi. Dommage que je ne puisse pas lui dire ce que je sais. Je n’arrive pas encore à m’ajuster à ses ondes.

J’entends parler mes parents. Ils doivent être assis au salon, Papa dans son fauteuil en cuir qui a pris ses formes, Maman sur le côté droit du canapé. Je suis toujours assis au milieu et elle a toujours été assise à ma droite.

Demain, pour mes 33 ans, il y aura Louise, la mère de ma mère, l’oncle Jean, la tante Michèle et leurs deux enfants, Augustin et Emilie. Maman portera sa robe blanche à pois noirs, choisie, il y a quelques jours, dans l’un de ces endroits où elle ne m’emmène plus parce que je m’affole.

Elle déposera le rose sur ses lèvres, habillera ses cils de noirs et composera au mieux l’itinéraire de la journée. Lorsque Papa aura fait glisser le sucre, un seul sucre, dans son café, il fumera son petit cigare, étendra ses jambes, regardera s’éloigner les volutes odorantes du destin et enverra quelques sourires aux invités.

Louise me dira quelques mots, toujours les mêmes. Elle ne veut pas me voir tel que je suis, elle se met du brouillard dans les yeux. Elle pense que je vis dans une boîte hermétique, c’est pire que d’être l’idiot du village.

Mes parents doivent être bien courageux, à faire leur vie avec Al, une anomalie biologique, à l’aimer comme ils le font. Ils supportent mes balancements quotidiens, mes retranchements, mes silences et mes cris. M’aimeraient-ils autant si nos liens n’étaient pas de filiation ?

Depuis que je suis petit, le docteur AU leur dit que je fais des progrès (lui aussi en fait). Il se souvient de notre premier rendez-vous. C’est mon ours en peluche qui l’a alerté le jour où il a fait les premiers tests. Je l’aimais bien, mon ours Baba, mais faire semblant de lui donner à manger alors qu’il n’est pas là pour se nourrir, j’ai pas réussi. Je ne voulais pas faire ça et du coup, mon quotient imagination est tombé à zéro.

Je vais d’arrière en avant, d’avant en arrière, m’installer dans mon espace, je malaxe mes doigts et tout me semble si dangereux que je veux être à la fois invisible et aveugle.

Je ne suis pas comme presque tout le monde. En semaine, du lundi au jeudi, je suis au Jardin bleu, la maison spécialisée en troubles de la communication et de la socialisation. Tous les vendredis, je suis avec maman ; pour éviter mes crises, elle prend soin de respecter mes habitudes. Elle fait, de temps en temps, sur conseils, quelques entorses au suivi scrupuleux de mes activités. Elle tente de me rapprocher de la normalité et de me faire rejoindre, avec les limites qu’impose mon cas, les évidences de la vie communautaire, des activités de groupes et des loisirs qui pourraient m’apporter la joie de vivre.

Je n’aime pas toutes ces perturbations. Je me sens bien dans mon ordre à moi : mes livres rangés sur l’étagère, de droite à gauche selon mon alphabet, mes quatre stylos, bleu, noir, rouge et vert, formant toujours la même image, ma tasse à café posée à l’endroit qui me rassure, mon aide-mémoire couché dans le deuxième tiroir, à côté de ma petite balle anti-tension et les mots, que je répète en écho, de ceux qui parlent bien mieux que moi.

Au Jardin bleu, des personnes, fort agréables, m’apprennent à diminuer le haut degré d’indifférence que traduisent mes comportements. Madame TISTE me suit depuis bon nombre d’années, occupée, avec foi et volonté, à modifier mon cérémonial de vie. J’ai bien essayé de lui envoyer des messages pour lui dire que j’aimerais m’adapter aux circonstances de cette vie qui me domine et que je ne parviens pas à maîtriser. Je souffre de mon regard vers ces extérieurs qui me tendent les mains.

Mais chaque pas est une solitude et me demande un effort. Je suis installé dans des dépendances, celle qui me relie à ceux dont j’ai besoin et celle qui fait de moi l’anomalie biologique. Elles s’appellent à l’aide, se voudraient amies mais il manque à leurs langages, les codes qui pourraient traduire ce qu’elles ignorent.

J’ai noté, à la page 881, ma rencontre avec Sophie. Avec d’autres bénévoles, elle avait passé une journée au Jardin bleu, avec nous, pour nous divertir en musique. J’aimais beaucoup la montre de Sophie, qu’elle portait à son poignet gauche ; le bracelet était blanc, le cadran était rectangulaire et la petite aiguille chantait les 60 secondes de chaque minute.

J’ai suivi Sophie et sa montre. Je ne voulais pas qu’elles s’en aillent et je n’ai rien trouvé de mieux que de griffer le bras de Sophie. Pour me remercier de communiquer avec elle, son regard croisa le mien et avant de partir, elle déposa sur mon front une bise, éclatant la frontière entre le pathologique et le normal.

J’ouvre à nouveau mon calepin et j’écris, page 906. Personne ne peut me lire et c’est là aussi l’anomalie. Comment répondre aux autres s’ils ne peuvent pas pénétrer ma vie ?

J’ai fait une rencontre étrange et surnaturelle. Stef a réussi à me déchiffrer. Ce qui est bien, avec lui, c’est que je n’ai pas besoin de me rendre invisible. Peut-être n’existe-t-il que dans mes espérances, dans mes appels à l’acquittement des différences.

Nous ne sommes pas tous sur la même rive, me dit Stef, et les niveaux de l’eau qui les sépare sont à l’image de ceux qui peuvent passer à gué, de ceux qui refusent l’autre rive, de ceux qui s’inventent un Rubicon et de ce que nous ne saisissons pas.

Je m’appelle Albert, je suis sur l’autre rive, inadapté à votre communication, à votre imagination ; cela ne fait pas de moi un indifférent.

Si ce que vous appelez sentiment ressemble à des fleurs semées dans un cœur, qui germent et s’ouvrent à l’intérieur, alors il y a plein de printemps chez moi.


 

Françoise Bachmann - 2008 - Tous droits réservés

 

blog4.jpg