29.06.2008

La force du destin

Constance du sens dramatique,

Confrontation entre l'homme et le destin,

Combat inégal entre noblesse humaine et forces hostiles.

Giuseppe VERDI (1813-1901)

Et deux interprétations...


 


 

26.06.2008

34

blog22.jpg

 

On m’appelle AMOUR. Cinq lettres pour donner à un mot sa définition, ses dimensions, son champ de reconnaissance et son chant de vie. J’ai le privilège d’être utilisé à une fréquence très soutenue, alors que certains mots frères, mots sœurs et autres appellations sont en difficulté ou victimes de l’ignorance. Picaresque, un sizain, une zourna… Quand on me fait verbe, je suis du groupe premier. A tous les temps j’appartiens. Je n’échappe en rien à l’impératif. A l’hier fané, il m’arrive de suivre le mode mineur. Le futur m’accorde assez souvent le toujours. Quand je suis en tension négative ou déjà pansé dans l’après, je me retrouve balancé entre ne, plus et jamais.

On me compose au passé, me voilà accompli et achevé. Les oscillations aléatoires, les destins croisés, les aventures et les passions font de moi l’imparfait ou me donnent le plus-que-parfait. Que je sois simple ou antérieur, vous aimâtes, ils eurent aimé, elle aimera, nous aurons aimé.

Dans ma longue vie tumultueuse, ardente, renouvelée, à découvert ou à visage masqué, l’heure subjonctive affirme ma volonté, crée le désir. Mais dans cet espace de durée, je peux être aussi obligation. A me fondre dans l’émotion, je suis tenu au possible et à l’impossible pour finir dans l’incertitude. Mais je suis et reste présent après quelques haltes en infinitif, comme en attente de me réaliser ou non à l’indicatif.

D’autres voix m’appellent à participer et je me surprends à m’incliner en aimant ou en aimé, simple accompagnateur du nom qui me choisit.

Appelé dans d’autres lieux conjugués, je suis soumis à condition, tour à tour quasi virtuel ou irréel dans l’actuel comme dans l’accompli. On me colle un si en guise d’a priori. Il m’arrive d’être apaisé par la probable certitude qui se délecte à jouer entre parole d’évangile et chimère. Mon rôle éventuel me colore en peinture affable. En accord avec les temps, mon passé directeur m’astreint à prendre la place du futur dans l’accompli.

Dans certaines circonstances, je double mon sens, quelle chance d’être à la fois verbe et adverbe en aimant.

De nom, je suis commun, bien qu’il m’ait été donné de voir, en fonction de l’importance que l’on m’accorde, mon minuscule a se dessiner en majuscule. Suis-je alors propre en mon nom, décoré de la médaille respectée ?

Je baigne dans l’eau féminine quand je passe au genre pluriel mais le masculin me prête au singulier. Ne puis-je être neutre à l’origine puisqu’à chaque naissance, ma mélodie est reprise en variations inépuisables ?

Par qui n’ai-je pas été goûté, tout au moins une fois ? A quelle haine n’ai-je pas tenu tête, ne serait-ce que pour me prouver que j’ai foi en moi ?

Je vous aimais, vous m’avez enfermé, votre inconscience était ma conscience. Mes mots se mettaient à genoux, vous priant de ne pas me détruire. Vous m’avez rendu coupable de délits que je n’ai pas commis, me condamnant à la peine de vie.

J’aimerais fuir mes origines mais votre histoire me remet en scène. Vous m’avez fait tant de fêtes et cérémonies à travers vos vies, vos œuvres. Je nais, j’inspire, j’attire, je suis unique à chaque fois, je me libère, je voyage, je souffre et meurs.

On me désire, on me tolère, on me passionne, on me trompe, on me blasphème, on me pleure, on me hait, on me saigne, on me brise.

Emportés, brûlés vos fleurs, vos ors, vos dons, vos demandes de pardon, vos ires, vos cris, vos prisons… Je vous envoie valser au nord, au sud, à l’est, à l’ouest. Allez aux diables, aux dieux, aux néants. Cessez de me plaire pour me faire taire. Je me perds, me terre et souffre à jeter les vers brisés. La douleur m’affole et me corrompt. Je construis mon désaveu, je superpose mes métamorphoses, feu follet, matière aride, particule désarticulée. Je gangrène Tristan, Pelléas, Iseut et Mélisande, noyés à présent dans le désamour.

On m’appelle AMOUR, cinq lettres épuisées frôlent la disparition et marchent en terre inconnue. Refusant toute convoitise, apprivoisant la solitude faussement salutaire, je vole sans but.

On m’appelle AMOUR, j’aimerais ressusciter, à mille cinq cent mètres au-dessus du sol, dans un ciel sans nuages, visible à plus de dix kilomètres, en attente du phénomène significatif.

 

Tous droits réservés - 2008 - Françoise Bachmann

35

Nous sommes heureux. Nous, c’est elle, Bia, et moi, Uché, moi et lui, c’est pareil. Nous existons ensemble depuis l’enfance. Nous sommes tels le coucher et le lever du soleil, l’un naît de l’autre. Souvent, nous attendons l’aube. Quelquefois, c’est elle qui nous éveille en lueurs. Nous sommes des gens de la brousse et des buissons, portés par le grand désert du Kalahari. La nature nous fait de beaux cadeaux. Ici, le ciel ne pleure pas souvent. Mais nous le suivons lorsqu’il nous donne de l’eau. Nous accompagnons ses voyages qui nous guident vers les fruits, les racines et le gibier. Mon nouvel arc est encore plus léger, mes flèches sont rapides comme l’éclair. Je choisis longtemps les meilleurs os. Bia a fait sa cueillette. Elle a trouvé une très belle pastèque et quelques melons. C’est plein de larmes sucrées. Il y a trois nuits, alors que la lune était ronde, Bia a construit notre nouvel abri avec de beaux branchages. Nous partons en balade à chaque fois que nos réserves sont épuisées.

Quelquefois, nous restons avec notre groupe de Bochimans pour faire la fête et pour partager les offrandes de notre terre. Il nous arrive de parler de ces gens que nous croisons de temps en temps. Ce ne sont pas des habitants de notre désert. On dirait que leurs yeux ne regardent pas aux mêmes endroits que les nôtres. Ils sont plus grands que nous, sont cachés par un tas de tissus, même quand le vent rouge du désert passe dans l’air. La musique qui sort de leur bouche n’est pas pareille à nos claquements de langues. Parfois, l’un des nôtres leur parle parce qu’il sait parler comme eux.

Tiens, voilà Bia. Elle a cherché de belles écailles d’œufs d’autruche. Elle en fera un beau collier qui prendra les couleurs des nuits éclairées, quand nous appelons la lune pour prier de réussir ma chasse. J’espère bien trouver une belle antilope.

Je vais prendre un peu de tabac, c’est bon et ça adoucit ma soif et ma faim. Le melon attendra un peu. J’irai bien me reposer à la couleur fraîche d’un aloès mais je dois d’abord préparer le poison de mes flèches, j’ai mis de côté les plantes envoûtantes.

Bia a beaucoup marché aujourd’hui, elle a ramassé les bûches pour le feu du soir et a trouvé quelques racines. Là, elle fabrique une nouvelle poudre. Elle les réussit toujours et mon nez content ferme mes yeux dans le silence de la nuit.

Nous n’avons pas d’enfants. Ici, il n’y a pas beaucoup d’enfants mais ils sont tous gâtés avec le soleil et les étoiles qui guident nos traversées.

Bia et Uché ont grandi avec Tipa. Nous l’avons rencontré à côté de la grotte, celle où il y avait de belles peintures d’animaux et d’acacias. Bia avait ôté ses sandales de cuir pour frotter ses pieds aux petites touffes d’herbe fine. Uché voulait être très fort et très beau et s’amusait à fabriquer un petit bol en bois pour Bia. Il était là, tout près, un petit lion perdu dans le désert. Il avait l’air fatigué. Nous l’avons caressé tout doucement. Bia a chanté pour lui et lui a donné les baies sèches et les feuilles de sa cueillette. Il a mangé un peu, ses yeux étaient tristes et perdus. Depuis ce jour, Tipa ne nous quitte plus. Il ne veut pas chasser, je crois qu’il est paresseux. C’est un grand joueur mais parfois il faut le laisser tranquille, quand ses regards lancent du feu. Il vit le temps avec nous, il adore manger la pastèque et marche souvent avec Bia quand elle part chercher les plantes et les branchages. Il aime se coucher à côté de moi quand je fabrique les vêtements de peau.

La nuit arrive, le soleil couché a éteint les couleurs du sable et réveille les dessins d’étoiles. L’un des nôtres est malade, nous dansons la guérison et jetons le mal dans les airs. Nos femmes chantent et leurs musiques apaisent les cris des hyènes, donnent l’écho aux oiseaux et font taire le clac des serpents.

Nous sommes heureux. Le jour se lève. Bia a trouvé un petit caillou brillant. Elle aimerait le lancer dans les eaux de l’Orange mais elles sont bien loin. Bia a vu cette nuit les fantômes de nos mondes mais ils ne nous font aucun mal. Un jour, notre dernière nuit nous embrassera et nos âmes iront se perdre en fusion, là où le paradis promet l’abondance. Uché sourit et parle à nous, à elle et moi :

Prends ma figure et donne-moi la tienne !

Prends ma figure, ma figure malheureuse
Donne-moi ta figure,
Avec laquelle tu reviens
Quand tu meurs
Quand tu disparais de ma vue
Tu te couches et reviens.
Laisse-moi te ressembler, parce que tu es pleine de joie
Tu reviens chaque fois plus vivante
Après que tu aies disparu de ma vue
Ne nous as-tu pas promis jadis
Que nous aussi nous reviendrons
Et serons à nouveau heureux après la mort ?

Tous droits réservés - 2008 - Françoise Bachmann

36

Bonjour, c’est Stef. Ces quelques rencontres sont fabuleuses. Vous vivre et vous comprendre. J’avance avec vous et je découvre vos différences, alors que vous êtes tous entrés dans le monde de la même manière. Enigmatique histoire que la vôtre.

J’aimerais évoquer un point dont je vous avais parlé à ma naissance : les Droits de l’Homme.

Vous avez des droits et des devoirs, n’est-ce pas ? Ça me fait penser à la fois au goût sucré du miel et à l’acidité du vinaigre. J’ai voulu en savoir davantage, me faisant à la fois l’avocat du diable et le candide, histoire de voir où ça me mène.

Les droits humains… ceci veut dire qu’ils sont inhérents à chaque personne, spontanément acceptés par chacun d’entre vous. Non ! Je fais fausse route puisqu’il a fallu les élaborer, dans la chronologie historique, après une pléthore d’esquisses, de préludes et de versions.

Je m’égare, la perfection originelle nargue ma naïveté. Elle frappe à ma porte à coups d’équilibre du monde, d’ordre… en forme de désordre…, de paix, de justice, de vérité. Appel divin, appel humain, dimension mythique, dimension terrestre. La porte se brise, la pesée de l’âme accuse le chaos, aspirée par les sables mouvants et tirée par la plume, aérien signe de vie, balancier providentiel.

Les tragédies et les inégalités humaines sont séculaires et se répètent comme pour immortaliser les libres et égaux en droits. Elles nous apprennent que la nature humaine n’est pas constituée, par essence, d’êtres libres et égaux en droits.

Ce que je ressens à travers votre histoire est extrême. Le temps que je partage avec vous me conduit à vivre des sentiments. Je les reçois avec une telle intensité que je suis quelquefois en effervescence, tel un enfant qui s’extasie devant chaque nouvelle découverte. D’autres fois, j’en viens à vouloir les expulser parce que leur force m’entraîne dans des sensations à plaies. Ce sont là des douleurs que finalement vous incitez à provoquer en moi, puisque vos mémoires m’envahissent de manière infaillible. J’ai appris à vivre vos souffrances physiques qui semblent être reliées, inéluctables, au bien-être. Se pourrait-il que l’humanité soit crée dans l’indissociable duo douleur, bien-être, exposition testamentaire de la vie et de la mort, inséparables régénérateurs de la race humaine ?

Tout porte à le croire.

Parmi ces nourritures qui font de vous la vie, j’ai voulu aussi rester plongé dans la volupté. C’est un domaine immense dans lequel je me complais, avec une dose de désinvolture, un soupçon d’égoïsme, n’osant en demander davantage. J’aime y retourner souvent, ces plaisirs sont, pour partie, simples à vivre. J’y ai puisé des moments qui me sont propres, me trouvant finalement dans mon identité du bonheur. Je choisis et vis. J’ai eu l’occasion de me trouver en face de l’immensité aquatique qui comble mes yeux ne se lassant pas de regarder les multiples couleurs de ses flots. Qu’elle soit calme ou déchaînée, l’eau joue ses cadences, que rien ne peut arrêter. Je ne puis manquer le sostenuto, les remous sans fin se faufilant jusqu’au rivage, en ad libitum majestueux.

Je me suis émerveillé à la vue d’un champ de fleurs posées par les lois de la nature, sans effraction humaine. En prendre une poignée pour les faire mourir dans un bocal à eau étouffante comblerait ma vision du beau, pour le petit temps d’un stationnement précaire, sur une étagère. Mais mes souvenirs seront plus marquants et plus durables au champ, plaisir renouvelé de la mémoire.

J’ai écouté d’innombrables musiques de tous pays, des battements sur les peaux tendues sonnant la vie tribale, des symphonies qui rassemblent ceux qui jouent et ceux qui écoutent, toutes ces cordes qui chantent l’harmonie, du gospel, de la soul, du R’n’B dévoilant leurs voix, des dissonances faisant frôler les notes si proches que leur mariage en devient agréable à l’oreille, des blues à vous faire respirer leurs chaleurs, des rythmes diaboliques, des pizzicati délicats, des coups de timbales à cœur ouvert, des froissements, des guitares à l’électrique éclectique, des silences atypiques, des traits d’union, des points d’orgue.

J’ai vu des gens rire, sourire, se parler avec simplicité, se serrer les coudes, être curieux, être sereins. J’ai vu tous ces enfants jouer, s’amuser, encore insouciants. J’ai croisé des regards, des messages, des idées, des passagers de la nuit, des sauvages inoffensifs.

J’ai vu des regards terrorisés, des chairs ensanglantées, des hymnes à la pauvreté. J’ai écouté les mots tentants d’abus déguisés, des cantiques nationaux. J’ai marché à côté des lambeaux de la liberté. J’ai visité les cellules des tortures et des cruautés.

J’ai vu…

Les images défilent. Certains se défilent, d’autres jubilent. Courages, bénédictions, farandoles, barbaries, piétinements, danses des écus du pouvoir, vous partagez la même terre. Je m’égare dans vos mémoires, je creuse l’écart, je dois dormir pour croire. Tout individu, Tous les êtres humains, Chacun, Toute personne.

Articles de l’espoir, ne baissez pas les bras de ceux qui vous créent. De 1 à 30, de 30 à 1, on dit de vous que vous êtes universels.     

J’ai croisé, hier soir, un poète exceptionnel, en Art avec lui-même, qui m’a fait lire ceci :

La perfection des choses consiste en ce que chacun de nous soit un monde parfait : car dès lors, si tous sont en moi, et si je suis en tous, si je renferme leur être à tous, et si tous et chacun d'eux renferment mes êtres à moi, toute cette machine de l'univers s'embrassera et s'enchaînera, la multitude de ses éléments divers sera réduite à l'unité, et sans être mêlés ils se mêleront, et resteront multiples sans l'être ; enfin, tandis que s'étendront et, pour ainsi dire, s'étaleront aux regards la variété et la diversité, l'unité triomphera, sera reine et s'installera sur le tout (Luis De Leon).

Comment me diriger sur vos terres de l’image, du son, de la voix ? Comment vivre avec vos couleurs, vos sexes, vos langues, vos religions, vos opinions politiques et toute autre opinion, vos origines nationales, sociales, vos rangs de fortunes et de pauvretés, vos naissances, vos lieux, vos positions ? Je vous entends parler d’enfer et de paradis que vous proclamez, dans une partie de vos croyances, telle une possibilité postérieure à la vie et à la mort, ces deux composants que vous séparez par le jour de l’arrêt brutal, comme si la mort était en dehors de toute vie. Pourtant, une partie de vos actions, dont je ne saurais mesurer ni les fréquences ni l’intensité et les dégâts, sont à la hauteur de l’enfer et du paradis.

Le don de la raison et de la conscience n’est pas inné, semble-t-il. L’apprentissage est long, délicat, bien plus difficile à maîtriser qu’une langue maternelle. Votre terre va finir par s’essouffler ou par vous détruire. Il y a de l’enfer et du paradis et entre les deux cette infinie grandeur composée de chaque millimètre d’humain. Vous êtes si petits lorsque vous êtes seuls, séparés par les nœuds que vous fabriquez sur le fil.

Il en est ainsi, il en sera ainsi, des pas en avant, des pas en arrière, des tortures, des traitements inhumains et dégradants, des faiseurs d’égalités, des libertés, des droits, des lois et des infractions, des coupables et des innocents, des détenus et des exilés, des jugements et des folies.

Que de postérités à partager…

Le vent se lève et souffle à sa guise, libre de toujours choisir sa direction. L’orage gronde à travers les temps immémoriaux en attente du ciel bleu de l’apaisement. Les pèlerins de tous les coins de votre monde marchent vers le centre de la terre, guidés par la raison inaliénable. Les pèlerins marchent sans répit, à travers les siècles, foulant de leur volonté inlassable les tyrans, le chaos, le désordre social et l’injustice. Leur soif de paix est immuable. Leur foi est indestructible. Ils déposent là, sur la place publique de la planète bleue, à l’endroit précis où le cœur à corps de chaque individu aura dansé d’amour au moins une fois.

Ils déposent là les dix commandements, Antigone et Sophocle, le cylindre de Cyrus, la Magna Carta, la bulle Veritas ipsa, la bulle Sublimus Deus, la Charte du Manden, la déclaration des Droits de l’Homme de l’État de Virginie, la déclaration d’Indépendance des États-Unis, la déclaration française des Droits de l’Homme et du citoyen, la déclaration universelle des Droits de l’Homme.

Les foules sans fins avancent dans le crépuscule des Humains. Les chants incantatoires s’élèvent à Byzance, à Athènes, à Délos. Les cris transeuropéens, transatlantiques, arabes, répondent aux échos de la colonisation des Amériques, aux negro spirituals, à toutes les failles de l’équilibre instable entre existence de l’individu et « volonté » collective.

Les cieux se déchirent, les océans se soulèvent, les cratères endormis crachent leurs feux et leurs coulées de laves. La terre est en colère, tous les éléments naturels déploient leur force à nulle pareille.

Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits…

La peur gagne du terrain. Les plus endurcis se raccrochent à l’article premier, tendant les mains, jurant la fraternité, allant jusqu’à se mettre à genoux pour supplier la nature insoumise. L’invasion avance, laissant l’espèce humaine dans sa clairvoyance, crachant sur le bien et le mal. La terre s’embrase. Les Dieux sont muets, lassés d’équilibres, de chaos. Les Dieux sont dénudés de leurs tuniques anthropomorphes et abdiquent. Adieu la dimension divine, adieu la dimension terrestre.

Dans les ténèbres du jour, le peuple pleure sa condition, uni par une même fin. Dans le souffle chaud d’un vent apaisé, la plume de Maât s’éloigne, élégante d’insouciance.

Je me réveille. Voilà ce que vous appelez le rêve et le cauchemar. Me voici pris au piège de vos mémoires. Je bous de colère, la haine monte en moi. La rébellion fait voler en éclats le candide que j’ai voulu être. Je souffre à être VOUS, je renie l’obligation de surveiller sans relâche l’équilibre incertain. Je veux partir, loin d’ici, être seul, je veux être à nouveau libre, cesser de comprendre et d’espérer. J’ai barré tous les pluriels de race humaine.

J’entends une voix, c’est elle, c’est la première fois qu’elle intervient. Elle me dit que j’ai sans doute pris au passage une mémoire de l’impatience, une rose baisse-les-bras. Elle me conseille de ne pas me laisser aller, si tôt, de ne pas oublier la sérénité et l’amour. J’ai encore du chemin à parcourir. Elle m’emmène dans le désert, me montre l’horizon vertical, le fractal. Elle m’offre le sable, y dessine un cadre et me demande de le creuser. J’y mets toute mon ardeur. Mais les grains mouvants voilent les contours éphémères. Le sirocco s’étale en maître, expire les dernières esquisses du tableau toujours inachevé. Les dunes s’enivrent. Une oasis donne l’équilibre.

Black Elk marche vers moi, loin de ses racines des Dakotas, emprunte le pas au mirage et me dit tout bas :

Vous avez remarqué que toute chose faite par un indien est dans un cercle. Nos tipis étaient ronds comme des nids d'oiseaux et toujours disposés en cercle. Il en est ainsi parce que le pouvoir de l'Univers agit selon des cercles et que toute chose tend à être ronde. Dans l'ancien temps, lorsque nous étions un peuple fort et heureux, tout notre pouvoir venait du cercle sacré de la nation, et tant qu'il ne fut pas brisé. Tout ce que fait le pouvoir de l'Univers se fait dans un cercle. Le ciel est rond et j'ai entendu dire que la terre est ronde comme une balle et que toutes les étoiles le sont aussi. Les oiseaux font leur nid en cercle parce qu'ils ont la même religion que nous. Le soleil s'élève et redescend dans un cercle, la lune fait de même, et tous deux sont rond.
Même les saisons forment un grand cercle dans leurs changements et reviennent toujours là où elles étaient. La vie de l'homme est dans un cercle de l'enfance jusqu'à l'enfance, et ainsi en est-il pour chaque chose où l'énergie se meut.

Tous droits réservés - 2008 - Françoise Bachmann

blog16.jpg