26.06.2008

Aux frontières de l'audition

Polyphonie vocale de Sardaigne

ou

La cinquième voix 

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12:41 Publié dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : voix

25.06.2008

37

Je me lève un matin, après un sommeil de plomb et la satisfaction renouvelée de savoir ce qu’est un lit. J’ai un réveil. Je l’avais programmé pour sept heures. C’est la première fois que je l’utilisais. Ah ! Le choc ! Vous imaginez un monde sans réveil.
Je me suis rendu au supermarché pour me laisser surprendre par la masse de produits qui sont à la portée de tous ceux qui passent la porte. C’est absolument hallucinant. Ainsi, ce sont des biens de consommation.

En m’orientant dans les différents couloirs, j’arrive au stand des gâteaux sucrés, au chocolat, à la fraise, au citron, aux céréales, allégés, aux amandes, à la cannelle, par lots de deux, format familial, avec cadeau, en promotion, 30% de produit gratuit, carrés, ronds, à deux étages…

Je me retrouve à côté d’une petite fille de huit ou neuf ans accompagnée de sa maman. Le grand chariot, déjà bien garni de victuailles, guide ses propriétaires du moment.

    Charlotte, tu te dépêches de choisir tes gâteaux.

    Attends, Maman, je sais pas quoi choisir. Regarde ceux-là, tu peux gagner une poupée. Mais j’aime bien aussi ceux au chocolat. J’ peux prendre les deux ?

    Tu manges trop de gâteaux, je t’ai dit un paquet. Et si tu n’es pas sage, c’est rien.

    Mais, maman, Elsa a eu trois paquets hier. Même qu’elle m’a fait goûter à la récré ! C’est pas juste.

    Tu vas me rendre folle. Bon, d’accord, mais c’est la dernière fois.

Dans ce paradis du dilemme des choix gourmands, aux portes du duel entre la société de consommation et la baisse du pouvoir d’achat, je me retrouve tout à coup dans deux mondes, celui de Charlotte et celui d’Isha.

Isha a le même âge que Charlotte. Elle vit à Bombay. Là-bas, en Inde, le dilemme est tout différent. Bombay, le rêve, mélange de pauvreté extrême très répandue et de champagnes. Jusque là, Isha peut dormir sous un toit, dans un espace fermé construit avec les moyens du degré de pauvreté auquel elle appartient. Mais comment accepter la différence entre une pauvreté supportable et une pauvreté extrême ? Isha échappe au degré, encore plus infâme, de la famille des habitants de la rue. Le sol tient lieu de pièce unique, publique ; les invités à quatre roues sont permanents. Bombay, le rêve, croisement de mains qui implorent et du haut-lieu des affaires.

Le monde de Charlotte et celui d’Isha se touchent, quelque part, au milieu de nulle part :

    T’en veux un ?

    C’est quoi ?

    Un gâteau au chocolat, c’est super bon.

    Merci

    Tu aimes ?

    Ça m’fait tout bizarre dans la bouche. C’est tout doux. Regarde.

    Quoi ?

    C’est Tar, il est gentil. Les autres, je les aime pas, ils me font peur.

    Mais c’est un rat. C’est moche, c’est dégoûtant.

    Pas lui, c’est un copain. Il se promène avec moi.

    Mais t’es folle. C’est sale. J’ veux plus le voir.

    D’accord, si tu veux, on peut jouer.

    Ouais, t’as vu ma Play ?

    Ça sert à quoi ?

    Tu peux t’amuser des heures. Je te montre… Tu veux essayer ?

    Je sais pas jouer. Mais si tu veux, on peut jouer avec ma poupée.

    Montre.

    Elle est belle, hein ?

    C’est quoi ? On dirait un truc à jeter. En plus, il manque un bras. T’as rien d’autre ?

    Non ! Ah si ! Tiens, c’est des bouts de tissus. J’habille ma poupée avec ça ou je lui fais son lit.

    Maman nettoie avec ça. C’est pas marrant à la fin, j’ m’ennuie avec toi.

Pleurs

    Pourquoi tu pleures ?

    T’aimes pas mes jouets.

    T’es compliquée. Y fait quoi ton papa ?

    Il est chercheur.

    De quoi ?

    Il cherche à manger, tous les jours. Même que cette semaine, on a eu du chaud. Tu sais, la ville où j’habite, c’est Bombay.

    Tiens ! J’ te donne mes gâteaux. Mon papa, il est chef. Il est souvent fatigué. Il dit qu’il doit faire plein de choses à la place des autres. T’aimes bien l’école ?

    Quelquefois, maman m’emmène dans un endroit où j’apprends à lire et à écrire. J’ai un petit livre.

    J’ comprends rien. C’est bizarre chez toi.

    Chez toi aussi. T’es fâchée ?

    Non, mais il faut que je te laisse. J’ai promis à Julie de passer chez elle pour regarder mon feuilleton préféré. Maman va me déposer.

    Ce soir, y’a une fête dans la rue. Y’aura même de la musique avec plein de couleurs. Mon copain Raja viendra aussi.

    Elle sent pas très bon, ta rue.

    Salut Charlotte !

    Salut Isha ! C’est bizarre chez toi.

A mi-chemin entre les deux mondes, le paquet de gâteaux est pris entre deux rideaux de fer. Ici, un rat de race tatoué passe sa première journée dans sa cage d’animal domestique dernier cri. Ailleurs, chaque jour, les chercheurs de l’or alimentaire de base poursuivent leur faux destin. L’or abonde sur la planète Terre mais l’abondance ne connaît pas l’égalité du partage.

    Maman, tout à l’heure, j’ai vu une fille, elle s’appelle Isha, elle habite à Bombay.

    Charlotte, tu as trop d’imagination. A croire que la télé et tes jeux te montent à la tête. Tu sais, là-bas, c’est pas toujours drôle, y’a plein de pauvres.

    Je sais, Maman.

Un temps

    Charlotte, t’as pas encore mangé tous les gâteaux au chocolat !

    Non !

    Mais je ne les trouve pas.

    Ils sont à Bombay.

 

Tous droits réservés - 2007 - Françoise Bachmann

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Chronologie inversée : de Hendrix à Mozart

 

Mesures des temps, psychédéliques et classiques...

 


27/11/1942 - 18/09/1970


27/01/1756 - 05/12/1791

24.06.2008

38

Je suis l’esprit ou l’âme. J’hésite à utiliser l’un ou l’autre. Si je constitue l’être vivant, humain, je n’existe plus et je ne peux pas être l’âme. Si je suis l’esprit, je suis le représentant du souffle vital, là encore le vivant. Agathe m’a lâché(e) un jour d’été, alors qu’elle se promenait le long d’une route de campagne. On a décidé pour elle. On pourrait appeler ça le destin, des éléments isolés qui se rencontrent au même moment, au même endroit.

Agathe et moi nous entendions bien ; une fusion totale entre son corps et mon impalpable, son invisible, ses sentiments, ses pensées. Elle était mon temps et mon espace, mon domicile permanent, sédentaire et pourtant nomade. Je partageais avec elle chacun de ses constituants physiques.

J’ai assisté à ses funérailles, à cette étrange fin, cette maladie de la mort qu’est la vie. Déjà, je flotte dans les airs, parmi ceux qui pleurent mon identité de chair ; je frôle le temps qui passe.

Je flotte un peu plus haut, salué(e) par mes frères de sang du spirituel. Je flotte toujours plus haut, prenant déjà conscience que je vais me promener dans l’immortalité, dans des mondes parallèles, des temps superposés. Que nous sommes nombreux, invisibles à l’œil, perçus quelquefois par certains d’entre vous. Oui, nous sommes une grande famille, des reliquats, déambulant, intouchables ; nous sommes l’esprit et l’âme à la fois, immuables dans notre irrémédiable impossibilité à contacter physiquement. Tour à tour, nous sommes les sans domiciles des bons, des guerriers, des joyeux lurons, des menteurs, des grands, des petits, des salauds, des fous, des sages, des cons, des poseurs de misères, des soldats de la peur, des curieux, des artistes, des assassins, des…, des…

Nous avons perdu nos corps. Nous sommes orphelins, enfermés dans les univers interminables, condamnés au surpeuplement du néant, à la parfaite solitude d’une multitude d’âmesprits. Nos bons ne peuvent plus être touchés par nos criminels. Nos miséreux ne hurlent plus au pain quotidien. Nos artistes ne créent plus. Nos amoureux sont inertes.

Terre poursuit son présent et son futur d’humains.

Charles se recueille sur la pierre des poussières d’Agathe, pensant avec tristesse au jour où elle a rendu l’âme. C’est l’expression usuelle, on ne rend pas l’esprit, n’est-ce pas ?

On pourrait croire, à bien y réfléchir, que j’étais en quelque sorte prisonnier du corps d’Agathe. Il n’en est rien ! En réalité, je me sens esclave de mon immortalité. Mon cosmos et mon ère illimités m’enferment dans la liberté d’être sans achèvement.

Mais la faim de retourner chez Agathe pour y faire vivre son corps est toujours présente. J’ai tenté quelques incursions dans d’autres corps. Les phénomènes de rejet ont été nombreux ; les portes étaient condamnées par les facéties du rationnel et les abus de biens matériels. Il m’est arrivé d’entrer en contact avec certaines anatomies dont j’ai pu toucher les âmesprits. Ceci a causé quelques périls en la demeure, des émerveillements, des chocs ante-mortem, des révélations grandioses d’un ailleurs ressenti. Ces retours dans mon passé sont de courte durée, toujours suivis de nouvelles voltiges générées par des oscillations dont j’ignore l’origine.

J’aspire à être un corps mortel vivant chaque instant avec une intensité telle que mon âme et mon esprit, le jour de mon trépas, seraient libérés de toute substance, mettant fin à l’éternel.

 

Tous droits réservés - 2007 - Françoise Bachmann

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