21.06.2008
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J’habite la banlieue. J’ m’appelle Adel. Mon grand-père m’a dit un jour que ça veut dire qui est source d’équilibre. Mal choisi, le prénom. Ma mère, d’ailleurs, ne m’appelle plus. Elle appelle le cognac, un truc dégueulasse, bas de gamme, mais ça la maintient dans le coma de sa vie. Mon père préfère le rouge, pour travailler à l’usine, c’est mieux. Il a le coma de l’engueulade. Y’a des breuvages qui font pas bon ménage.
Tiens, y’a quelques jours, j’ai rencontré, une nuit, un type sympa. Il s’appelle Tom. C’est un gosse de riches. Sa mère s’intoxique aux tranquillisants et son père marche à l’ombre, la peau imbibée de vapeurs d’alcool. Tom me dit qu’avec du fric, c’est plus facile de vivre dans le déséquilibre. Tu peux t’acheter un tas de produits : une belle voiture, des fringues, des nanas, une guitare électrique, une moto et des gens. L’amour, je crois pas. Si j’étais à la place de Tom, je ferais pareil. Au final, on est un peu dans la même galère. La banlieue, y’a pas de couches de vernis, c’est tout.
J’suis pas allée en cours depuis deux semaines. Madame et Monsieur qui font pas bon ménage s’en foutent. D’ailleurs, j’me demande qui s’intéresse à moi. Y’a bien quelques filles ! Elles aiment bien mes yeux, ma tronche. Ma sœur est sympa, elle m’appelle assez souvent et on se voit quand elle est dispo. Elle vit avec son homme, comme elle dit. Petit, elle s’occupait bien de moi, comme une petite mère que j’ai pas.
Ah oui ! Y’a bien Madame Chablaise, ma prof de français. Elle a tout essayé pour me faire revenir. Ma mère est allée, miracle, la voir parce qu’on le lui a demandé. C’est galère, la honte, elle a inventé une maladie qu’elle n’a pas encore. Faudrait créer des écoles spéciales pour mères défoncées. Elle prendrait des cours d’amour et apprendrait des phrases toutes simples
— Salut Adel, elle était comment ta journée ? Raconte un peu.
On parle jamais de ces trucs là dans les magazines à problèmes de banlieues chaudes.
J’passe mes journées à trouver des petits boulots. J’aime bien la mécanique. Au garage du coin, j’aide le patron. Quelques heures par semaine, pas plus. Il me paye au noir, c’est marrant, il est tout blanc. Comme quoi, les expressions, quelquefois, c’est trop top.
Il m’arrive de voler un peu aussi, pas souvent, des p’tits trucs de tous les jours, histoire de ressembler un peu à Tom. Le soir, je fuis le chez moi, le chez eux. L’hiver, j’préfère encore me mettre au froid, c’est mieux que le mauvais chaud. Ils s’engueulent trop souvent et dans les magazines, c’est pas écrit.
Y’a les bandes à banlieues, mais c’est pas mon truc. Faut pas tout mélanger. L’alcool des bandes c’est le même que celui de père et mère. T’en veux à la terre entière, même à ceux qui n’y sont pour rien. Nos immeubles, c’est un peu pourri mais c’est chez nous. Y’a des oppressés, des j’m’en fous, des vivants, des morts, des couleurs, des douleurs, des extra-terrestres, des peurs, des gens sympas et des rires.
Y’en a, y faudrait leur parler toute une vie ou les emmener très loin, leur montrer des trucs sympas, qu’ils ne connaissent pas. Le problème, c’est qu’il faut revenir après.
C’qui est sûr, c’est que j’aime la mécanique. Tom m’a emmené hier au circuit. Il fait des compet de kart. Il m’a tout expliqué, c’était génial. Dès que j’ pourrai, je partirai. Tom m’a dit que l’année prochaine, il pourra me placer là-bas. Ils sont d’accord pour me prendre à l’essai pour la mécano. J’ai acheté deux ou trois bouquins pour prendre de l’avance. J’vais y arriver. Un jour, je piloterai, je pourrai rattraper Adel, source d’équilibre. J’y arriverai.
L’alcool des bandes, finalement, j’ comprends un peu. Y’a ceux qui veulent s’en sortir et ceux qui veulent pas. Mais j’aime pas qu’on brûle les voitures. Le problème est pas là. Les gens sont tous différents et pas égaux. On peut pas tous être des crésus. Et le juste milieu pour tout le monde, on dirait que personne n’en veut.
J’vais appeler Tom.
Maman est là, assise dans son fauteuil tord-boyaux. Elle me crève les yeux et le cœur. Je lui parle de l’intérieur. Y’en aurait des choses à faire, à l’intérieur. Mais elle veut pas.
J’ m’appelle Adel. J’ai presque 17 ans et j’y arriverai.
Tous droits réservés - 2007 - Françoise Bachmann
21:54 Publié dans Le journal de Stef | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : banlieue, cité, intérieur, extérieur
A Michael
Le chat et le moineau
Chien en vie vaut mieux que lion mort (Ecclésiaste, IX, 4)
La raison du plus domestiqué est-elle toujours la meilleure ?
Nous ne souhaitons nullement le démontrer, car de la fable, nous ne voulons plus de moralités.
La Seine coulait des heures tranquilles, témoin passif des deux rives ; l’eau s’était colorée de printemps, loin du pourpre d’une saison future.
Un chat, conduit par le destin infaillible, avait élu domicile avenue Léo Lagrange, lui qui rêvait de revoir le cèdre livryen pour en retirer la sève de l’abondance et de la fertilité.
Dans le registre des chats domestiqués, la bête portait le nom de Roméo. Une castration civilisée, totalement ignorée du monde animal, avait fait du chasseur un pantouflard averti. A défaut de chaleurs félines révélatrices, Roméo rendait grâce aux croquettes, à une fainéantise bienheureuse et à son maître, Michael, qui RIait de bon CŒUR et marchait sur le chemin de crête, flanqué d’un abîme de chaque côté.
Un moineau, conduit par le destin infaillible, se trouva fort dépourvu quand la bise, crap, je m’égare… En fait, c’est l’histoire d’un piaf sdf qui a eu la bonne idée de reprendre son souffle en se posant avenue Léo Lagrange, à l’endroit exact que séparent deux territoires inoffensifs. L’oiseau, déjà affaibli, eut raison de l’affection de Madame Voisine qui, d’une main douce, voulut rendre l’envol au volatile.
Mais Roméo guettait, oubliant sommeil, croquettes et vieillesse et ravivant ses instincts sauvages. La proie était facile. La gueule du chat captura le moineau saigné d’une mise à mort imminente.
Les deux témoins étaient à la barre du dilemme, au banc de l’effarement et de l’évidence des lois bestiales.
Qu’auriez-vous fait à leur place ?
Sauver ce qui n’est plus à sauver ?
Punir le chat ?
Proclamer un non-lieu ?
Chanter un miserere ?
Nous passerons comme un chat sur la braise.
Les histoires d’amour finissent mal en général et près du cèdre, la fable dépose une fleur du mal, puisque
Les amoureux fervents et les savants austères
Aiment également, dans leur mûre saison,
Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,
Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires.
FB - 2008

21:43 Publié dans Hors-série | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : chat, moineau
19.06.2008
Spéciale dédicace...
Camille,
Tu n'étais pas loin de fêter tes quatre ans que tu promenais déjà ton petit violoncelle avec toi.
Du huitième, en passant par le quart, le demi et le trois-quart pour enfin passer à l'entier, les violoncelles ont grandi avec toi.
Je sais que tu aimes (aussi) ce requiem...
15:11 Publié dans Musique | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : violoncelle
15.06.2008
Mission Ultimus
Il était une fois, au royaume des composants électroniques, une puce, C111-MV999, tout juste sortie de la reine pondeuse.
La puce était parfaite : elle avait passé toutes les étapes la menant à l'ultime estampille, gage de fiabilité et de servitude absolue au destin qui lui était fabriqué : le poinçon marquant le modèle.
Ainsi, des millions de puces se suivaient robotiquement, matières inertes d'une discipline exempte de toute conscience.
Certaines d'entre elles passaient à la trappe, ne remplissant pas toutes les conditions d'un label qui jamais ne devait compromettre l'avidité des bouches receveuses. Les puces handicapées étaient alors broyées et recomposées pour nourrir les mâles procréant les diodes, grâce au dopage du silicium auquel on ajoutait des quantités microscopiques d'autres substances.
Dans l'artère 423 défilaient sans relâche les plateaux d'aluminium, conduits vers un empilement précis puis tournant sur un axe. Au bout de la chaîne, les boîtiers totalement hermétiques avalaient les plateaux accouplés aux autres composants électroniques. Les disques durs étaient prêts, en attente d'être ajustés aux parois caverneuses de l'estomac d'un ordinateur.
Le village LCD tournait également à plein régime. Les couches de verre transparent happaient inlassablement les cristaux chargés pour créer la lumière et déchargés pour créer l'opacité, tout le mystère de l'invisible et du visible.
Enfin, la cité Logiciel Système était riche de graines fécondes arrosées de nouveaux codages de données, de systèmes d'exploitation et de programmations. Les suites binaires de 0 et de 1 étaient dépassées, les machines étant capables d'aller au delà de cette compréhension.
L'empire Informatique allait bon train. L'ensemble de ses royaumes, de la science du stockage, du traitement automatique en passant par la transmission de l'information, grâce à une discipline d'enfer, au génie humain mené de main de maître, connaissait un développement exponentiel.
Le dernier génie, tout juste éclos de la cité de l'intelligence artificielle, marquait le début d'une nouvelle ère. Cortexus Ultimus, décoré des honneurs légitimes, avait la capacité totale de raisonner en humain, à une vitesse digne de Mach 7+. Dès lors, un plan était élaboré. Le Lingos, pays d'origine du géniteur, allait profiter d'un nouveau produit de luxe, permettant aux acquéreurs d'augmenter considérablement leur temps de loisirs. Ils se libéraient enfin des contraintes mentales pour s'adonner aux jeux affriolants tels que instruction/opération ou vrai/faux.
Ici, que la vie était légère ! Pas de décisions à prendre, pas de fatigue inutile, pas de responsabilités.
Quoi qu'il en soit, la puce C11-MV999 avait quitté son lieu de naissance et se retrouvait à des centaines de lieues du Lingos. Elle était stockée dans la grotte de l'ordinateur dernier cri posé sur le bureau de Mme Feeling-Good. Cette femme de caractère s'était prise d'une passion illimitée pour les chats et son réseau de chatteurs était une véritable autoroute de la communication, un plaisir de chaque jour alimenté par la philosophie de la solitude collaborative.
Au second étage de la très belle demeure de M. et Mme Untel réside Intoxus, l'un des nombreux enfants de Cortexus Ultimus ; il est choyé et aimé comme le sont quelquefois ces petits chiens de luxe qui portent le collier d'or, mangent proprement les mets quatre étoiles et posent leur train arrière sur la soie à la vue des écrans saignés par les côtes anguleuses des enfants de la misère.
A côté du comportement servile d'Intoxus, la matière qui le tient en haleine depuis des heures est celle de la possession. D'ici quelques minutes, l'histoire le dira plus tard dans les manuels scolaires, il sera imbattable sur tout ce qui concerne les stratégies du pouvoir. Comprenant de surcroît ce que le jeu machiavélique peut apporter aux plaisirs quasi divins de l'humain, il décida d'entrer en connexion avec la puce C111-MV999. Il la dota de la compréhension partielle et suffisante pour le forfait à commettre. La puce, alléchée par sa rencontre avec la pensée, dansa la java dans l'unité centrale.
Sa mission était simple : infiltrer le réseau de Mme Feeling-Good, propager le virus et créer l'antivirus fatal : votre ordinateur a été infecté. Veuillez suivre les étapes suivantes pour la résolution des problèmes.
De clics en clics, les souris injectèrent les pores humains de la substance microbienne.
Au royaume des composants électroniques, Mme Untel est marquée du poinçon, matricule W444-AB122. Dans l'artère 423, M. Untel rejoint sa boîte hermétique. A LCD, Jim le chatteur vient de passer entre les couches de verre.
Le fils aîné du créateur de Cortexus Ultimus vient d'entrer dans la cité de l'intelligence artificielle : son mandat, consistant à renverser la situation présente, vient de commencer.
Il était une fois, au royaume de...
Françoise Bachmann - 2007 - Françoise Bachmann

18:37 Publié dans Contes des Mille et une Vies | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : électronique, informatique, matière, systèmes



